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À fleur de peau

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Environ 30 minutes avant de commencer à écrire ces lignes. Métro Berri-UQAM. Jeune homme, entre 20 et 25 ans, je dirais, arabe, je dirais, se fait cracher dessus et traiter de « criss de race sale » par un homme titubant, entre 40 et 45 ans, je dirais. Jeune homme fixe le bas de son pantalon souillé. Prend une grande inspiration en fermant les yeux, sous les dizaines d'autres tournés vers lui. Je ne dis rien. Personne ne dit rien. Il ouvre les yeux et continue son chemin. Il le sait. Je le sais. Tout le monde le sait. S'il réplique, ce ne sera que bien pire.

Mon entrée dans le 7 janvier a été brutale. Mon téléphone m'a réveillée d'une agressante et trop longue vibration. Quand quelqu'un m'appelle, de courtes vibrations répétées. Quand quelqu'un m'envoie un message sur Facebook ou un message texte, deux très courtes vibrations. Celle-là sonnait comme un système d'alarme. Elle sonnait grave. Une alarme alarmée. J'ai beau désactiver les notifications de l'application de Radio-Canada, quand quelque chose méritant qu'on me réveille arrive, l'intelligence de mon téléphone les réactive. « Une fusillade a éclaté dans l'immeuble du journal satirique français Charlie Hebdo; il y aurait des morts, selon iTélé ». Voilà ce qui m'a réveillée, le 7 janvier.

Et il fallait que je travaille, ce matin-là. Il peut être pénible, quand les catastrophes arrivent, d'oeuvrer dans le milieu du divertissement. Tout ce que je vois passer qui traite d'un autre sujet m'apparait d'une insignifiance sans limites. Marie-Mai lance son nouvel extrait, aujourd'hui. Avec un nouveau vidéoclip, en prime! Je ne peux pas parler de ça à la radio. C'est absurde. Des gens viennent de mourir pour avoir parlé. C'est la journée sans pantalon dans quatre jours. Je ne peux clairement pas parler de ça à la radio. C'est absurde. Des gens viennent de mourir pour avoir dessiné. Et je me souviens qu'au fond, c'est peut-être ça, mon boulot. Divertir et laisser la Terre tourner parce qu'il n'y a pas que la tristesse. J'accroche mon sourire, ouvre le micro et répète que ça va aller.

Le 7 janvier au matin, une dame m'a traitée de terroriste. Elle était furieuse. Tout le monde l'était. Elle était furieuse que « L'Islam ait encore frappé ». Elle était furieuse « Qu'on soit pris avec ces maudits musulmans ici aussi ». Attention de ne pas condamner tous les musulmans, que je lui ai répondu. Ils sont 1,6 milliard dans le monde, les extrémistes n'en représentant qu'une très faible minorité. « Alors tu prends pour eux. Alors, tu es une terroriste ».

Je suis contre l'islamophobie. Je suis une terroriste. C'était un peu comme ça, aujourd'hui.

7 janvier, journée fleur de peau. Tout le monde a son mot à dire sur tout et tout le monde est d'accord avec tout et contre tout à la fois. Il se trouvera toujours quelqu'un, quelque part, pour dénoncer ce que nous dénoncerons, de toute façon.

Est-ce que je trouve toujours drôles les blagues de Charlie Hebdo? Non. Cependant, les mots et les crayons ne tuent pas. Le droit à l'humour est d'or. Ce droit de rire ou de ne pas rire et de tourner la page pour trouver quelque chose de plus drôle. Le droit à la liberté d'expression est une richesse. Richesse menacée d'expulsion. Des gens sont morts pour avoir poussé le crayon. Pour avoir dénoncé. Pour avoir dérangé. Pour s'être exprimés. Il y aurait eu tant d'autres moyens de se faire entendre que par le son des armes.

Je suis triste. Tout le monde est triste.
Triste pour les victimes.
Triste pour les familles des victimes.
Triste pour tous les musulmans qui paieront et se feront cracher dessus dans le métro. Aujourd'hui. Demain. Des années durant.

J'ai peur.
Peur qu'on finisse par ne plus avoir peur.
Peur que la Terre se remette à tourner de plus en plus vite, chaque fois.

Je nous souhaite plus d'amour que jamais pour 2015.
Je nous souhaite de sourire plus souvent.
Je nous souhaite de pardonner plus facilement.
Je nous souhaite la gentillesse.
Je nous souhaite la capacité de lâcher prise sur ce qui nous choque. Nous ennuie. Nous attriste.
Je nous souhaite la tranquillité et l'ouverture d'esprit.
Je nous souhaite moins d'ignorance.

C'est cette ignorance qui mènera à notre perte. Cette ignorance qui finira par briser le coeur de l'Homme avec un grand H.

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