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Un regard à décoloniser

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Notre méconnaissance de l'histoire et de la réalité des peuples autochtones est le premier obstacle au renouvellement de nos relations avec eux.

Combien d'entre nous peuvent nommer les onze nations autochtones du Québec? Qui a visité une de leurs communautés? Qui peut identifier un artiste? Qui connait un conte? La Grande loi de la paix? Que savons-nous de leur culture politique? De leur tradition juridique? Du rôle des femmes? Combien d'entre nous ont appris à dire bonjour ou merci dans une de leurs langues?

Nous commençons à peine à prendre conscience des profondes ruptures culturelles qu'ont vécues les Premières Nations depuis l'arrivée des Européens: les épidémies qui ont décimé leur population, la dépossession de leur territoire -fondement même de leur identité, ainsi que toutes les politiques qui les ont privés de la capacité juridique de se gouverner eux-mêmes et qui ont cherché à les assimiler.

La Commission de vérité et réconciliation du Canada a mis en lumière les traumatismes engendrés par les pensionnats. Pendant plus d'un siècle, 150 000 enfants ont été envoyés dans des écoles religieuses où ils ont été privés de leur langue et de leur culture. Pis, en dénigrant celles-ci, on a instillé en eux un sentiment de honte. Les ravages personnels et collectifs de cette politique se font encore sentir aujourd'hui et l'esprit qui l'a inspirée est loin d'être totalement dissipé.

Si les mots réparation et réconciliation ont vraiment un sens pour nous, si nous voulons réellement construire ensemble un avenir basé sur des principes de respect et d'égalité, nous devons commencer par reconnaître comme fondatrice la dimension autochtone de ce territoire et engager toute notre société dans un processus de transformation profonde.

L'éducation qui a perverti nos perceptions devrait être aujourd'hui le fer-de-lance d'un tel projet. C'est pourquoi nous demandons au gouvernement du Québec et au ministère de l'Éducation de prendre toutes les mesures nécessaires pour favoriser l'épanouissement de l'identité autochtone et valoriser les cultures, langues et visions du monde autochtones dans nos institutions éducatives.

Nous les pressons d'amorcer avec les organismes autochtones pertinents un processus de consultation visant à intégrer de manière transversale dans l'ensemble des programmes des connaissances reflétant la présence, la richesse et la diversité des peuples autochtones historiques et contemporains.

On ne compte plus les demandes en ce sens exprimées par les organismes autochtones voués à la culture et à l'éducation. Ceux-ci ne demandent qu'à venir nous guider dans le choix des contenus, à collaborer à la création de matériel pédagogique et à la formation (essentielle) des enseignants.

Ces contenus ne sauraient être pensés uniquement en matière de connaissances. Dans une démarche plus intime, il y a là pour nous des sensibilités nouvelles à découvrir, une vision du monde plus holistique à intégrer. Nous pourrions ainsi tenter de mieux refléter dans nos pratiques pédagogiques des valeurs particulièrement signifiantes pour les Autochtones: réciprocité, interdépendance, partage, respect de la terre, conscience des conséquences de ses actes.

Un tel enrichissement des cursus scolaires aurait non seulement pour effet de combattre les préjugés, il permettrait aussi aux milliers de jeunes Autochtones qui fréquentent les écoles du Québec de s'y reconnaître et de grandir dans la fierté de leur culture. Leur motivation en serait grandement renforcée.

On tente aujourd'hui de corriger le tir, mais les vieux réflexes ont la vie dure.

À l'école, on parle aujourd'hui des Autochtones en géographie, en éthique et culture religieuse et, depuis 2006, les cours d'histoire leur accordent une plus grande place. Hélas, dans un réflexe bien colonial, on n'a pas jugé bon à l'époque de les consulter. On tente aujourd'hui de corriger le tir, mais les vieux réflexes ont la vie dure. Le ministère a ainsi invité des représentants des Premières Nations à s'exprimer sur les nouveaux programmes d'histoire du secondaire 3... alors que les manuels étaient déjà sous presse.

Il faudra une réelle volonté politique pour renverser des décennies d'inaction et «mettre fin à notre ignorance systémique», pour reprendre les mots de Lise Bastien, la directrice générale du Conseil en éducation des Premières Nations.

Or la soif de connaître et de renouer avec le monde autochtone est plus grande que jamais dans le milieu de l'éducation. Des enseignants invitent en classe des artistes, poètes, réalisateurs du Wapikoni mobile etc. Au Collège Ahuntsic, ce sont les étudiants en anthropologie qu'on emmène séjourner dans une communauté. À la Western Quebec School Board, où certains établissements comptent plus de 50% d'élèves des Premières Nations, on a lancé un projet autour de l'alimentation traditionnelle. Toujours pro-actif en matière de vivre ensemble, le Centre d'amitié autochtone de Val-d'Or a conçu une trousse d'activités pédagogiques à l'intention des écoles primaires et secondaires de la région. Un travail exemplaire qui devrait être distribué dans toutes les écoles du Québec.

Nous avons aujourd'hui la responsabilité historique d'initier une nouvelle relation avec les nations autochtones. Porteur d'une vision à long terme, ce projet éducatif constituerait une occasion extraordinaire d'apprendre à travailler ensemble dans une perspective d'enrichissement collectif.

Nous avons tout à gagner à reconnaître pleinement la dimension autochtone de ce territoire où nous avons été accueillis avec bienveillance et où se joue notre avenir commun.

Liste des cosignataires:
Carole Poliquin, réalisatrice
Pierre Noreau, Centre de recherche en droit public, UdM
Céline Saint-Pierre, ex-présidente du Conseil supérieur de l'éducation
Vincent Rousson, directeur du campus de Val d'Or, UQAT
Manon Barbeau, directrice générale du Wapikoni mobile
Gérald Larose, professeur, École de travail social, UQAM
Denise Caron, chargée de projet, Centre d'amitié autochtone de Val d'Or Michel Seymour, professeur de philosophie, UdM
Élisabeth Garant, directrice générale, Centre Justice et Foi et revue Relations
Maxime Laporte, président de la Société Saint-Jean-Baptiste
Karine Gentelet, professeure de sociologie, UQO
Mylène Jaccoud, professeure, École de criminologie, UdM
Julie Gauthier, enseignante d'anthropologie, Collège Ahuntsic
Diane Campeau, chercheure en pédagogie autochtone, Université de Sherbrooke
Nicole de Sève, ex-conseillère syndicale à la CSQ

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