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Le meilleur et le pire de l'humanité: mon expérience dans un camp de réfugiés

16/11/2016 08:20 EST | Actualisé 16/11/2016 12:07 EST

Dans les camps de réfugiés, on est dans un autre monde, sur un mince fil entre l'espoir et le désespoir.

Comme tout le monde, j'ai été touché droit au cœur en 2015 par la photo du petit Alan Kurdi, retrouvé mort sur une plage turque à seulement 3 ans. Choqué, atterré par la puissance de l'image, j'en ai revu une autre, inoubliable aussi: celle de la petite fille brûlée et hurlante, fuyant les horreurs de la guerre du Vietnam. C'est cette photo de ce petit Kurde innocent qui m'a fait prendre la décision de faire quelque chose, quoi que ce soit, pour aider dans cette crise des réfugiés.

Dans un corridor de l'UQAM un soir, une invitation attire mon regard: un cours sur l'histoire de la Grèce antique sur l'île de Lesbos. Sachant que cette région accueille beaucoup de réfugiés qui se risquent à traverser la mer Méditerranée en provenance de la Turquie, je me suis dit que j'allais pouvoir joindre l'historique à... l'humanitaire. Je suis donc parti pour la Grèce en juin dernier: un mois bien rempli entre les études et le bénévolat.

Avec un premier organisme pour lequel j'ai travaillé, j'ai nettoyé les rives de l'île de Lesbos. Sur l'île, les chiffres les plus épouvantables circulent sur le nombre de personnes qui n'ont pas survécu à la traversée du détroit. D'ailleurs, cent années ne seraient pas de trop pour arriver à faire disparaître les vestiges des naufrages des embarcations de réfugiés qu'on trouve sur les rives de Lesbos...

Sur cette plage, à ma grande surprise, on peut apercevoir la côte turque. La distance entre les deux rives ne semble pas très grande. Je me suis même dit que si ma vie en dépendait, je tenterais moi aussi la traversée. Même si je sais qu'à la nage, la distance est trompeuse et que l'eau est glaciale au milieu du détroit.

De quoi parle-t-on avec un enfant que l'on ne connaît pas et, qui plus est, dans ce genre de contexte?

J'ai découvert des scènes auxquelles je n'étais pas préparé: des petits souliers d'enfant sur les rochers, des bateaux de fortune détruits par les vagues sur les récifs... Partout traînaient des vêtements et des ceintures de sauvetage, pour la plupart fausses. Tous ces vêtements racontaient l'histoire de milliers de personnes qui avaient fui des zones de guerre dans l'espoir de jours meilleurs. Et on sait qu'ils n'y sont pas tous et toutes parvenus, que plusieurs ont payé de leur vie le prix de la traversée.

Mon expérience au camp

J'ai aussi passé du temps dans un camp de réfugiés. Si le nettoyage des berges m'a donné une certaine idée de l'ampleur du drame, être dans un camp, avec les réfugiés, m'a permis de mieux comprendre la situation. Environ 70 garçons y sont entassés, la vaste majorité Syriens, Afghans ou Pakistanais. Tous sont mineurs, orphelins pour la plupart. Ils ont perdu leurs parents, soit durant la guerre, soit durant la traversée. Dans certains cas, les parents n'avaient les moyens de payer qu'une seule traversée au passeur turc. Ils ont choisi d'offrir un avenir à leur enfant au prix d'un sacrifice déchirant.

À l'arrivée sur l'île, les jeunes sont transportés dans le camp principal, dirigé par les autorités grecques. Ils sont détenus de trois semaines à six mois, le temps de procéder à leur identification. Ils sont ensuite transférés dans des camps de transition, comme celui dans lequel je travaillais. À mon arrivée, la plupart des jeunes y étaient depuis huit ou neuf mois, bien trop longtemps pour ce qui ne devait être qu'un camp temporaire à l'origine. Ils attendent qu'un pays veuille bien les accueillir. Mais voilà, les frontières européennes se ferment une à une devant eux et les États qui accueillent encore des réfugiés se méfient des jeunes hommes sans famille, craignant le terrorisme.

Mes tâches au camp consistaient principalement à servir le repas du soir, le seul puisque nous étions dans la période du ramadan, et à divertir les jeunes en jouant au soccer, au basketball ou à n'importe quoi. Car voilà, le véritable ennemi dans ces camps, c'est l'ennui. Il y a bien un terrain de basketball, qui sert aussi pour le soccer et quelques jeux, mais on en fait rapidement le tour. Officiellement, les jeunes sont libres, mais c'est plus ou moins vrai. Oui, ils peuvent aller où ils veulent. Mais la plupart n'ont pas d'argent. Le village le plus proche est à 30 kilomètres. Ils sont donc libres de prendre une bouteille d'eau et de marcher 30 kilomètres dans les montagnes à 42 degrés Celsius pour se rendre au village d'à côté. Et pour faire quoi? On comprend bien qu'il s'agit d'une liberté très limitée.

Il est très difficile d'entrer en contact avec les jeunes du camp. Je ne parle pas nécessairement de l'obstacle lié à la langue: un organisme grec fournit des interprètes. Et on peut très bien se débrouiller avec des gestes, c'est universel! Je parle plutôt de la difficulté à leur parler pour «vrai». Après tout, de quoi parle-t-on avec un enfant que l'on ne connaît pas et, qui plus est, dans ce genre de contexte? D'où vient-il? Il répondra probablement que la petite ville d'où il vient a été bombardée et qu'elle n'existe plus. Comment se nomment sa mère, son père, ses frères, ses sœurs? On n'ose pas, sachant que la plupart sont orphelins. Comment est-il arrivé ici? On n'ose pas plus.

J'ai été particulièrement frappé par la différence entre ces jeunes, selon leur pays d'origine. Ils avaient tous entre 14 et 18 ans, mais les Syriens semblent être devenus adultes plus prématurément que les autres. J'aurais facilement donné à plusieurs deux fois leur âge. De toute évidence, ils avaient vécu la guerre de très proche. Il n'y avait qu'à voir les images insoutenables qu'ils avaient enregistrées sur leur téléphone cellulaire pour comprendre les épreuves qu'ils avaient traversées. L'un d'entre eux portait même des marques évidentes de torture sur son corps.

La population grecque dans tout ça? Traumatisée par les diktats de la finance européenne et la détérioration du filet social de leur pays, les habitants et habitantes de Lesbos ne voient pas tous et toutes d'un bon œil l'arrivée de cette marée humaine sur leurs rivages et la fuite des touristes qu'elle a provoquée. Mais il y a pourtant des gens qui essaient de tout faire pour venir en aide aux réfugiés, des personnes fières, résilientes, confiantes. Elles continuent d'aider, de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour rendre la vie de ces gens moins dure. Et c'est ce que j'ai retenu de ces gens qui, bien qu'ils en aient plein les bras socialement et économiquement, se retroussent les manches et donnent du temps et font des efforts considérables pour faire leur part en accueillant hommes, femmes et enfants qui ont tout perdu.

Entre ces gens tellement dévoués qui donnent tout pour aider et ces enfants qui ont vécu des atrocités, on entrevoit le meilleur et le pire de l'humanité.

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