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Trois ans plus tard: Robin Williams et la couverture sur l’acte que l’on tait

Parce que la santé mentale et le suicide sont cachés au public depuis tant d’années, beaucoup de désinformation a été faite dans la conscience populaire.

12/09/2017 09:00 EDT
Lucas Jackson / Reuters
La couverture médiatique sur le décès de Robin Williams n’a pas été parfaite.

Il y a trois ans, Robin Williams, l'acteur comique tant aimé, a été retrouvé mort. La police de la Californie a par la suite confirmé un décès par suicide. Une tempête médiatique s'est alors déclenchée : articles, blogues, couverture en direct, reportages télévisuels et déferlement d'émotions sur les réseaux sociaux.

Plus récemment, les réactions du public ont été similaires avec la mort de Chris Cornell, leader des groupes Soundgarden et Audioslave, décédé par suicide en mai dernier, et de Chester Bennington, chanteur principal de Linkin Park, lui aussi mort par suicide, le mois dernier.

La couverture globale est impressionnante, considérant qu'il n'y a pas si longtemps, les médias refusaient de rapporter les cas de suicide.

Depuis des décennies, l'effet d'entraînement est l'argument qu'utilisent les rédacteurs en chef, les journalistes et les universitaires pour justifier l'exclusion du suicide dans les nouvelles.

Les centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies décrivent la « contagion suicidaire » comme un processus voulant que l'exposition au suicide ou au comportement suicidaire d'une ou plusieurs personnes incite d'autres personnes à commettre ou à tenter un suicide. Or, voici où le bât blesse : en choisissant de ne pas relater un problème de santé mentale ou un suicide, les journalistes perpétuent la stigmatisation des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale.

Parce que la santé mentale et le suicide sont cachés au public depuis tant d'années, beaucoup de désinformation a été faite dans la conscience populaire.

Parce que la santé mentale et le suicide sont cachés au public depuis tant d'années, beaucoup de désinformation a été faite dans la conscience populaire. Cela a compliqué le travail des journalistes qui souhaitent faire un récit factuel et attentif pour finalement rompre le silence.

Ces sujets complexes sont très délicats à traiter dans l'information, beaucoup plus qu'il n'y paraît. C'est peut-être ce qui explique les reportages que nous avons vus et qui peuvent avoir des répercussions néfastes, comme le reportage de Shepard Smith à Fox News qui a laissé entendre que Robin Williams aurait posé un geste lâche.

Or, parler de suicide est important, car cela permet de briser les mythes et de lutter contre la stigmatisation, mais les journalistes doivent écrire sur le sujet de manière réfléchie et avec de bonnes intentions.

Je me suis entretenue avec Cliff Lonsdale, auteur de Mindset: Reporting on Mental Health qui s'est penché sur la couverture médiatique entourant le suicide et sur la façon dont les médias ont traité le décès de l'acteur. Selon ses propos, pour chaque reportage négatif, on en comptait beaucoup plus ayant traité le sujet sous le bon angle.

Cela confirme, à son avis, le fait que les journalistes essaient maintenant de relever ce défi avec succès. Et beaucoup d'exemples confirment cette tendance.

Comme journaliste, il est important de comprendre le rôle que l'on tient dans la société, soit de trouver ce qui ne fonctionne pas bien et de le mettre au jour. Si l'empereur est nu, c'est au journaliste de le signaler.

Quelle serait donc la première étape pour améliorer les nouvelles et les articles sur la santé mentale et le suicide? D'abord, ne pas avoir peur d'en parler.

Effet de contagion

Beaucoup d'universitaires et de journalistes qui écrivent sur les problèmes de santé mentale ont discrédité la notion de contagion du suicide, tandis que d'autres soutiennent sa validité.

Madelyn Gould, professeure de psychiatrie à l'Université de Columbia, a déclaré dans le New York Times que la contagion du suicide est bien réelle. Son article sur la contagion par les médias et le suicide parmi les jeunes soutient que des suicides en série se produisent lorsque les jeunes sont exposés au suicide d'une autre personne.

De son point de vue, Cliff Lonsdale dit que la science derrière cette théorie pose un problème. Les statistiques sur le suicide, rapportées par Liam Casey dans la revue Ryerson Review of Journalism, révèlent qu'il n'y a pas eu d'augmentation du nombre de suicides après l'attention portée par les médias.

André Picard, journaliste sur les questions de santé, a affirmé dans Mindset que lorsque les médias ont cessé de couvrir les suicides, il n'y a pas eu de baisse notable de cas. Et bien que les médias canadiens aient accordé une attention croissante au cours des dernières années aux cas de suicide chez les adolescents, le taux global de suicide chez les adolescents est demeuré étonnamment stable.

Un autre problème est que la notion de contagion se confond parfois avec l'idée de « suicide par imitation ».

Un autre problème est que la notion de contagion se confond parfois avec l'idée de « suicide par imitation ». Les termes sont souvent utilisés indifféremment, comme dans cet article du Washington Post.

« Selon moi, le suicide par imitation est généralement lié à la méthode. Ce n'est pas la même chose que l'idée de contagion, selon les propos de Lonsdale. Le vrai problème, c'est que la question fait peur aux journalistes. Ils ont l'impression qu'ils devraient se taire sur cette question, donc tout ce qu'ils pourraient apporter de positif n'est pas transmis non plus. »

Ce qu'il faut retenir c'est que le problème n'est pas de rapporter ou non la nouvelle, mais plutôt la manière qu'on choisit de le faire.

Ne pas entrer dans le détail

Même si on a pu laisser croire aux lecteurs que c'était une convention journalistique au lendemain de la mort de Robin Williams, rien ne justifie d'écrire un article exhaustif et détaillé sur un suicide.

Presque tous les grands médias ont rapporté, dans des détails accablants, la méthode utilisée par l'acteur pour s'enlever la vie.

Presque tous les grands médias ont rapporté, dans des détails accablants, la méthode utilisée par l'acteur pour s'enlever la vie. Dans certains articles, que je ne mets pas en lien ici, les titres étaient brutalement explicites : « Voici comment Robin Williams s'est enlevé la vie ».

Non seulement ce type de nouvelle est contraire à l'éthique et irrespectueux, mais il peut aussi avoir des conséquences néfastes. On peut certes contester la notion de contagion du suicide, mais Lonsdale avance qu'il y a parfois une utilisation accrue du moyen employé pour un suicide, particulièrement après une description détaillée dans de nombreux articles.

Donc, annoncer la nouvelle d'un suicide pourrait n'avoir aucun effet incitatif sur une personne pour qu'elle développe des pensées suicidaires, mais cela pourrait convaincre une personne à risque de modifier sa méthode.

On ne sait pas ce qu'on ne sait pas

Un journaliste peut admettre qu'il ne connait pas une chose en particulier, d'ailleurs c'est beaucoup mieux ainsi que de spéculer ou de simplifier.

« Nous avons envie de simplicité. De toute évidence, la dépression a joué un rôle important dans le cas de [Robin Williams], de même que ses problèmes de dépendance. Nous commençons maintenant à voir qu'il avait d'autres problèmes médicaux. En général, ce n'est pas aussi simple que nous le pensons. Les êtres humains sont compliqués et, nous, les journalistes, aimons simplifier. Nous cherchons une raison simple pour tout expliquer dans nos articles et nous en tenir à ça », explique Cliff Lonsdale.

Or, la vie n'est pas aussi simple, surtout dans ce domaine. Lorsque les journalistes relatent un cas de suicide, ils ont l'occasion d'approfondir le sujet et de remettre en question les notions du passé. La complexité ne devrait pas leur faire peur et les empêcher de faire leur travail. Au contraire, cela devrait les forcer à s'améliorer.

Pourquoi, pourquoi et encore pourquoi?

Certains des meilleurs articles sur le suicide de Robin Williams se sont immédiatement éloignés de la question du quoi pour poser la question du pourquoi.

En ce qui concerne les nouvelles choquantes ou tragiques, la tendance est de s'attarder trop longtemps aux détails. Souvent, on oublie d'examiner le contexte et de creuser la problématique.

« Nous devons dépasser l'effet de surprise et nous pencher sur les raisons. Dès que vous vous posez la question, vous êtes déjà probablement sur la bonne voie », ajoute Lonsdale. L'un des meilleurs exemples de ce genre d'articles est celui d'André Picard.

Or, ce n'est pas toujours facile. N'oublions pas qu'André Picard est spécialisé dans les questions de santé et reconnu comme l'un des meilleurs. Il consacre beaucoup de temps à réfléchir à ces problèmes, et on lui accorde beaucoup de place dans un média pour qu'il puisse s'étendre sur un sujet, une condition qui n'est pas à négliger pour de nombreux journalistes généralistes, de nos jours.

« C'est plus difficile pour un journaliste qui traite de questions générales, et on devrait avoir un peu de sympathie pour eux, selon Lonsdale. Au final, nous ne sommes pas aussi mauvais que nous le pensons parfois. Si nous avons un peu plus confiance en ce que nous faisons, nous ne pourrons que nous améliorer. »

La couverture médiatique sur le décès de Robin Williams n'a pas été parfaite.

La couverture médiatique sur le décès de Robin Williams n'a pas été parfaite. De fait, on a vu de malheureux exemples par certains médias très réputés, mais il y a eu aussi des exemples positifs de couverture médiatique.

« Les journalistes ont la possibilité de faire beaucoup de bien dans ce domaine. Oui, nous commettons parfois des erreurs, car elles sont inévitables », rajoute-t-il.

« Si notre intention est de faire de la lumière plutôt que de verser dans le sensationalisme, nous pourrons faire avancer les choses. Nous ferons notre travail de journaliste. Aller dans le sens contraire, c'est s'éloigner de notre mission. »

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