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Ebola s'épanouit dans les promesses non tenues

21/11/2014 10:37 EST | Actualisé 21/01/2015 05:12 EST

Les maladies peuvent avoir des effets divers et variés, tous vicieux, mais elles ont une chose en commun: elles trouvent nos points faibles et les exploitent. L'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest -et la réaction inepte du monde dans les premières semaines- montre à quel point nous sommes fragiles sur tous les fronts. Car Ebola n'est pas qu'un échec des systèmes de santé dans les pays pauvres, ni juste un manque de responsabilité ou de coordination dans les pays riches, c'est aussi l'échec de notre système de valeurs. Si les gouvernements du monde entier avaient tenu leurs promesses afin de combattre l'extrême pauvreté et les maladies, les trois pays les plus affectés auraient bénéficié de systèmes immunitaires renforcés sur le plan national.

Les grandes promesses faites de notre part par nos élus se muent en gigantesques trahisons lorsqu'elles ne sont pas tenues. À travers le temps, j'ai pu être témoin d'un grand désespoir, mais je garderai toujours en mémoire la photo d'une enfant mourant seule dans ses propres excréments sur le sol en ciment d'une clinique de Monrovia. Autour d'elle, un personnel non qualifié, trop effrayé pour la soutenir et la réconforter.

J'ai commencé à écrire ce billet la semaine dernière et le termine d'un hôpital new-yorkais, où j'ai été opéré après avoir été mis en pièces dans un accident de vélo. La qualité des soins y est excellente... pour quelques os cassés qui ne mettront jamais ma vie en danger. Le contraste avec l'image dont j'ai parlé plus haut ne pourrait pas être plus sombre -ou plus discordant.

Ebola est la résultante de promesses non tenues. Plus de 14.000 personnes touchées, plus de 5000 morts. Même si ces chiffres commencent à décliner dans certaines régions, il n'y a pas de quoi se faire d'illusions. Ebola est un tueur engagé dans un match long et éreintant. Si nous détournons le regard, si nous nous laissons aller à l'ennui, nous serons punis. Comme l'a dit Samantha Power, ambassadrice américaine aux Nations unies, alors qu'Ebola change de lieu et de forme, la réaction du monde doit évoluer en fonction.

« Le monde » dans ce cas précis ne désigne pas seulement les gouvernements, mais toute personne ayant le pouvoir de peser sur lesdits gouvernements -j'ai nommé, les citoyens, j'ai nommé, vous et moi. Les politiciens en herbe de ONE viennent de mettre en ligne un "Baromètre des mesures anti-Ebola" montrant les bons, les mauvais et les très mauvais élèves en matière de promesses tenues, ou non tenues, depuis qu'Ebola a commencé son expansion.

Ce baromètre n'est pas qu'un outil, c'est une arme. Et une arme bien aiguisée, destinée à être pointée vers les gouvernements.

Mais en toute honnêteté, il est difficile de faire le buzz avec un Baromètre des mesures anti-Ebola. Il est bien plus facile de faire le buzz avec Matt Damon. C'est pourquoi ONE a aussi publié une petite vidéo avec Matt Damon, ainsi que Ben Affleck, Ellie Goulding et Angelique Kidjo, et, plus important encore, du personnel de santé combattant Ebola au Liberia, les véritables héros de ce combat. La vidéo gronde en silence face à la lenteur des premières mesures prises contre Ebola, et exige qu'on prenne le problème à la racine pour exterminer la maladie. Dans notre manière d'envisager Ebola -que ce soit à travers la superbe initiative Africa Stop Ebola project, qui vise à enseigner aux populations comment se protéger, ou le Band Aid 30 remis au goût du jour, ou encore les rumeurs de projet d'un We Are the World africain- il nous faut penser sur le long terme plutôt que dans le futur immédiat. Il ne s'agit pas juste de mettre un terme à l'épidémie, mais de prévoir la prochaine.

Il serait bien sûr criminel de concentrer tous nos efforts contre Ebola et d'oublier les autres maladies. Lorsque la GAVI, l'Alliance pour la vaccination -qui inocule les enfants- se réunira pour décider de son réapprovisionnement l'année prochaine, il s'agira en réalité d'une réunion visant à savoir si le monde peut accepter la réalité: les solutions à ces problèmes sont entre nos mains, et leurs décisions ressortent de priorités économiques. En dehors des discours mal assurés, des statistiques et des discussions sur l'aide à apporter, la vérité simple et honnête c'est que ce genre d'investissements ciblés peuvent nous faire prendre un tournant décisif.

Nous devons considérer les causes sous-jacentes de l'épidémie d'Ebola -une pauvreté extrême et un manque d'investissements dans les domaines les plus basiques de la santé et les systèmes de santé- tout aussi alarmant que les images effroyables à la télé, et les réalités qu'elles représentent.

La réponse ne réside pas seulement dans les chansons et les vidéos, même si elles peuvent aider. On n'a pas simplement besoin de plus de docteurs et d'infirmières en Afrique de l'Ouest, même si c'est primordial, ou de gouvernements faisant de leur mieux pour prendre le taureau par les cornes, même s'il faut faire en sorte que ce soit le cas. La réponse réside dans la prise de responsabilités afin d'affronter les causes structurelles, les gros problèmes de pauvreté, la corruption, l'injustice. Ces obstacles sont tenaces, mais ploient sous nos efforts -nous avons déjà eu l'occasion de le voir. L'extrême pauvreté a diminué de moitié depuis 1990 et pourrait presque atteindre « la zone zéro » à l'horizon 2030. Si le monde se concentre réellement, on pourrait non seulement parvenir à une absence d'Ebola et autres fléaux, mais aussi à une abondance d'opportunités, à une meilleure gouvernance, une croissance économique, et un avenir plus prometteur, même dans les régions qui sont aujourd'hui les plus pauvres.

Les mois prochains, les Nations unies donneront au monde un premier aperçu des avancements des Objectifs du millénaire pour le développement -les précédentes éditions ont été des repères pour progresser dans notre combat contre l'extrême pauvreté lors des 15 dernières années. Les objectifs pour les 15 prochaines années seront décidés en 2015, lors d'un sommet historique réunissant les leaders mondiaux. On y verra les cibles et paliers numériques visés, mais ce que ces objectifs nous diront réellement c'est qu'est devenu le système de valeurs de notre génération, ainsi que ses aspirations pour le prochain sommet.

Quand vous verrez la fanfare et entendrez la rhétorique, le son des leaders mondiaux conscients d'écrire l'histoire (et y prenant plaisir), essayez de ne pas lever les yeux au ciel. Essayez plutôt d'imaginer un monde où l'on est choqué par le genre d'images vues récemment en Afrique de l'Ouest parce qu'elles seront devenues rares. Ou mieux: un monde où ce genre d'images n'existe pas du tout.

Ebola nous a montré que notre système de valeurs avait besoin d'une intraveineuse. Le vrai méchant n'est pas un microbe ou un virus, c'est lorsque les bonnes réformes, bien pensées, ne sont pas financées ou appliquées.

Cet article publié à l'origine sur le HuffPost américain a été traduit de l'anglais par Matthieu Carlier.

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