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Aller se faire écoeurer à l’école

Aujourd’hui, je suis maman de 4 enfants. Et je réalise que j’ai été victime d’intimidation devant les profs et les intervenants de l’école qui n’ont jamais rien fait.

11/09/2017 13:54 EDT | Actualisé 12/09/2017 16:06 EDT

« T'es laide. »

« T'es noire »

« Ta mère est une pute »

« T'as des boules de pornstar »

« AHHAHAHAH ta mère a le cancer !!!!! »

Presque tous les enfants et adultes ont déjà vécu une situation intimidante. Pourtant quand j'en parle autour de moi, peu ont déjà été intimidés.

Moi, j'étais de celles qu'on intimide, mais qui n'en parlait pas. Ma mère doit l'apprendre aujourd'hui en lisant ce texte.

En secondaire 1, je mangeais dans les toilettes, enfermée, parce que j'avais peur de me faire niaiser devant tout le monde. Dans les corridors, on me criait des noms.

En classe on me lançait des papiers pleins de bave dans les cheveux. Devant les profs qui n'intervenaient pas. En éduc, on me tabassait dans les vestiaires et tout le monde riait de moi pendant les cours. Encore une fois, devant les profs.

J'ai demandé à ma mère d'aller au médecin pour éviter de faire de l'éduc. J'ai dit au médecin que j'étais essoufflée, comme je faisais de l'anémie, il a accepté de me signer un papier pour que je ne fasse plus d'éducation physique. Résultat, à partir de secondaire 2, je n'ai plus jamais fait d'éducation physique.

C'était normal que je vive ça, j'étais laide. Pas un peu laide, vraiment laide. En plus, j'étais maigre et mal habillée.

En secondaire 1 et 2, je n'avais qu'une seule amie. Ça ne s'est pas vraiment amélioré pour le reste de mon secondaire.

À la fin du secondaire 4, j'ai insisté pour aller à l'école «à modules ». À cette époque, ça signifiait que tu restais chez toi pour faire tes travaux et que tu n'allais à l'école que pour les examens. C'était généralement réservé aux élèves à problèmes, mais on m'a prise quand même. Moi, la fille qui réussissait bien.

À cause de l'intimidation et que je ne m'intégrais pas, j'ai « lâché » l'école régulière. J'écris ces lignes, et c'est seulement aujourd'hui que je me rends à quel point l'intimidation a changé le parcours de ma vie. Si je n'avais pas été victime d'intimidation, aurais-je continué l'école? Aurais-je été impliqué dans les sports? Aurais-je réussi au CÉGEP à 18 ou 19 ans au lieu d'y retourner à 26 ans?

Je suis certaine que oui.

Aujourd'hui, je suis maman de 4 enfants. Et je réalise que j'ai été victime d'intimidation devant les profs et les intervenants de l'école qui n'ont jamais rien fait.

Jamais un prof ne m'a prise seule pour me demander si ça allait, même si plusieurs d'entre eux voyaient que j'étais le souffre-douleur de la classe.

Jamais un prof ne m'a prise seule pour me demander si ça allait, même si plusieurs d'entre eux voyaient que j'étais le souffre-douleur de la classe. Jamais mes profs d'éduc ne m'ont demandé pourquoi je ne faisais pas d'éduc. Jamais un prof ne m'a demandé si j'étais OK après avoir reçu des insultes dans le corridor. Jamais un prof ne m'a questionnée à savoir pourquoi je leur demandais de faire mes travaux d'équipe seule, n'ayant personne qui voulait les faire avec moi.

Je me souviens aussi de Daniel, un jeune qui venait à l'école avec moi. Il était toujours seul. Il avait un surplus de poids, était roux et n'avait pas d'ami. Trois caractéristiques qui suffisent pour devenir la parfaite victime. Il était toujours en retrait et essayait tout le temps d'échapper aux insultes des autres élèves.

Un matin, un de nos profs nous a dit tout bonnement que Daniel s'était suicidé. Il y a eu une minute de silence et on a repris nos cours. Les intimidateurs se sont trouvé d'autres victimes.

Moi, je n'ai jamais pensé au suicide. J'endurais les moqueries des autres comme si c'était naturel. Ça devenait une habitude. Trouver des endroits ou passer les récréations à l'abri des « gangs » de l'école, trouver des endroits sans autres étudiants pour manger, trouver une place la plus en avant dans l'autobus, toujours se mettre à l'abri.

Encore aujourd'hui j'hésite à lui dire que j'ai été une de ces victimes d'intimidation, parce que je ne veux pas qu'elle se sente coupable.

Ma mère, elle, ne savait rien. Je rentrais à la maison et tout allait l'air de bien aller. J'avais une amie qui m'appelait et je faisais quelques activités avec elle. J'avais de bonnes notes. Rien ne paraissait. Et je ne voulais pas qu'elle s'inquiète. Je voulais m'arranger toute seule. Encore aujourd'hui j'hésite à lui dire que j'ai été une de ces victimes d'intimidation, parce que je ne veux pas qu'elle se sente coupable.

Alors à qui appartient la responsabilité de l'intimidation dont j'ai été victime?

Était-ce ma faute parce que j'étais laide et maigre ? Était-ce ma faute parce que je n'en parlais à personne?

NON. La faute revient à tous ces intervenants et adultes qui ne font rien lorsqu'ils voient et/ou savent que des jeunes sont intimidés et ne font rien.

Et faire quelque chose ne revient pas à dire, sur le moment, aux intimidateurs « Arrêtez ! »

Faire quelque chose c'est prendre cet enfant qui est victime et le rencontrer. C'est lui permettre de s'ouvrir.

Une petite fille m'a raconté qu'elle se faisait écoeurer en classe parce que sa mère est décédée. Que des élèves l'écoeuraient et la traitaient de nom devant le prof.

«Qu'est ce que le prof a fait ? »

« Rien, il leur a dit d'arrêter. Ils ont arrêté cette fois-là. »

« Pis après ? »

« Ben après ils m'écoeuraient dans la cour d'école, pis au retour de l'école. »

Chers profs et intervenants, derrière un enfant qui se fait écoeurer une fois en classe, ou dans la cour d'école, se cachent des dizaines d'autres fois.

De dire d'arrêter, c'est comme mettre un petit pansement sur une plaie qui ne guérit pas depuis des mois. Ça règle le problème pendant même pas une heure.

Un ami me dit que sa fille se fait intimider en allant à l'école.

« As-tu été voir la direction ? »

« Oui, ils ont dit aux élèves en question d'arrêter. »

« Pis ? »

« Ça n'a pas arrêté. »

« Faque ? »

« On a dit a ma fille de changer de chemin pour aller à l'école, que ça va régler le problème. »

Un peu comme moi qui ai quitté l'école. Ça a « réglé » le problème.

Et les intimidateurs eux, est-ce que ça règle leur problème ?

Moi, si mon enfant intimidait les autres, je voudrais le savoir. Parce que je crois sincèrement qu'une personne qui en intimide une autre a un gros problème. Quand un enfant n'a aucune empathie, ne perçoit pas la douleur chez l'autre, il y a un problème. En tant que parent, je voudrais le savoir.

Un enfant n'est jamais seul par choix à la récréation.

Profs et intervenants, avisez les parents de ceux qui intimident tout comme vous devez aviser les parents des élèves qui sont les souffre-douleur de leur classe ou de la cour d'école. Un enfant n'est jamais seul par choix à la récréation.

J'aimerais tellement que plus jamais un élève ne quitte l'école parce qu'il se fait écoeurer, dans l'endroit où il est censé se sentir en sécurité pour apprendre.

Chers adultes, protéger les enfants des autres enfants, c'est VOTRE responsabilité.

Êtes-vous dans une situation de crise? Besoin d'aide? Si vous êtes au Canada, trouvez des références web et des lignes téléphoniques ouvertes 24h par jour dans votre province en cliquant sur ce lien.

Pour entendre Bianca Longpré parler de son billet à l'émission de Bernard Drainville au 98,5FM.

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