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Amérique du Nord vs Europe: la guerre économique

14/12/2016 08:28 EST | Actualisé 14/12/2016 08:28 EST

Aujourd'hui encore plus qu'hier, les pays n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts. C'est assez clair qu'en Europe, on semble avoir un peu oublié l'analyse géoéconomique, et cela à cause de la théorie ou de l'idéologie de «l'ennemi principal» et de l'organisation non aboutie des instances européennes. Les Européens semblent de surcroît faire preuve d'une certaine naïveté économique, et d'un manque réel de pragmatisme économique.

Quelques faits récents

Alstom, 2014 : Le département de la justice américain a accusé Alstom de corrompre les officiels de plusieurs pays hors des États-Unis. Alstom a plaidé coupable et passé un accord. Le montant de l'amende, officialisé le 22 décembre 2014, s'élevait alors à 772,29 millions de dollars. Cette pénalité financière était la plus importante jamais infligée dans le cadre de la loi américaine sur les pratiques de corruption à l'étranger (FCPA).

BNP Paribas, 2015 : La justice américaine a condamné BNP Paribas, le 1er mai 2015, à payer une amende de 8,9 milliards de dollars. La banque avait plaidé coupable d'avoir fait transiter par les États-Unis, de 2004 à 2012, de l'argent au nom de clients soudanais (6,4 milliards de dollars), cubains (1,7 milliard) et iraniens (650 millions de dollars). L'amende de 8,9 milliards de dollars correspondait aux sommes engagées plus frais (143 millions de dollars).

Total, 2015 : Le géant pétrolier démentait les accusations du régulateur américain de l'énergie, la Federal Energy Regulatory Commission (FERC), lui reprochant d'avoir manipulé les prix du gaz naturel. C'est maintenant le CFTC (Commodity Futures Trading Commission) qui s'intéresse à Total.

Volkswagen, 2016 : L'agence américaine de protection de l'environnement (EPA) avait été mandatée par l'ONG International Council on Clean Transportation (ICCT) pour étudier les émissions de moteurs diesel. Elle débuta en mai 2014 des investigations avec son homologue californien, le California Air Ressources Board (CARB). Ce que certains ont appelé le diesel-gate risque de coûter cher à Volkswagen. Le constructeur automobile allemand devrait au total certainement verser près de 15 milliards de dollars pour échapper à un procès aux États-Unis. Le compromis prévoirait également le paiement d'une amende de 2,7 milliards de dollars aux agences fédérale et californienne de protection de l'environnement et le financement à hauteur de 2 milliards de dollars de technologies d'émissions propres.

Deutsche Bank, 2016 : La justice américaine négocierait une amende d'un montant élevé afin de mettre fin aux poursuites contre la première banque allemande accusée d'avoir vendu des titres adossés à des crédits immobiliers toxiques avant la crise. Le ministère américain de la Justice réclamerait ainsi 14 milliards de dollars à la Deutsche Bank, accusée d'avoir induit en erreur des investisseurs en leur vendant des produits structurés, adossés à des crédits immobiliers toxiques (subprimes) avant la crise de 2007-2008.

Accord économique et commercial global entre le Canada et l'Europe, fin 2016 : guerre de la communication entre un premier ministre jeune, dynamique et toujours populaire, et les dirigeants européens de 28 pays, dont un demi-pays, la Wallonie s'opposant à l'AECG. Le superbe résultat de cette guerre de la communication, dont tous se souviendront, c'est le décalage constaté entre le Vieux Monde et le Nouveau Monde, avec d'un côté la clarté pragmatique, de l'autre la confusion de politiciens ancrés dans leurs certitudes, changeant d'avis à la dernière minute.

Si on était paranoïaque, on pourrait dire que la stratégie nord-américaine est intervenue à un moment opportun, après les sanctions prises par l'Europe à l'encontre de la Russie qui ont fortement pénalisé les exportations européennes. Cela faisant suite à la baisse de croissance en Chine. Ces deux évènements déstabilisant fortement le commerce extérieur européen.

Et si on était vraiment paranoïaque, on imaginerait que la première étape de l'attaque consiste d'abord à poursuivre ses propres entreprises, comme ce fut le cas en 2013 lorsque General Motors fut accusé de fraude. Comme ce fut aussi le cas pour la Citibank afin de régler le litige relatif à la vente de crédits immobiliers lors de la crise de 2007-2008. On pourrait citer aussi les demandes d'informations envoyées par les autorités à la banque d'affaires Goldman Sachs pour connaître son rôle dans le scandale qui touche le fond malaisien Malaysia Development Berhad.

Si l'on n'est pas paranoïaque, on en déduira que les autorités nord-américaines font tout simplement preuve de sens moral, imposant aux entreprises de respecter les lois.

On pourrait aujourd'hui se poser la question de savoir ce qu'est devenu le fameux « doux commerce » dont parlait Montesquieu ? En fait, une guerre économique farouche se déroule sous nos yeux. L'Europe est en guerre, mais elle fait semblant de ne pas le voir et refuse de l'accepter. Une guerre économique, une guerre sans mort apparemment, et pourtant une guerre à mort, pour reprendre les mots de François Mitterrand.

L'application de l'extraterritorialité du droit américain a vraisemblablement affaibli de nombreuses entreprises européennes. Elle est basée sur la lutte anticorruption, le respect des embargos américains, le combat antiterroriste. L'objectif affiché semble être l'efficacité économique, la moralisation des affaires, l'établissement des conditions d'une concurrence libre, ouverte et équitable partout dans le monde. Il faut noter que cette extraterritorialité se propage à la faveur de l'abandon du droit international, de la faiblesse du régalien et de la négation de la puissance de l'Europe. Elle constitue un élément majeur de la stratégie de « contrainte globale » qui renouvelle la stratégie des États-Unis.

Car on l'a oublié, les États-Unis sont toujours un pays de pionniers, et le droit américain reflète vraisemblablement une conception de l'ordre social fondé sur la concurrence darwinienne pour la survie qui élimine les plus faibles.

Enfin, cet affichage moral justifié est souvent précédé de campagnes de presse appuyées par des ONG qui donnent ainsi une légitimité aux actions en justice.

Conclusion

Alors qu'au cours des huit dernières années, nous avons eu un président Obama apprécié des Européens, ce qui n'a pas empêché une guerre économique acharnée, que va-t-il se passer au cours des quatre prochaines années avec le nouveau président, Donald Trump, vilipendé par beaucoup ?

Mais, ne vous méprenez pas : les pays n'ont pas d'amis sur le plan économique, mais ont des amis et alliés fidèles sur le plan politique et démocratique. L'Amérique du Nord est l'amie de l'Europe, de surcroît elle en est souvent le protecteur.

Enfin, il est normal que les pays démocratiques se livrent des guerres économiques. Il est aussi temps de revenir dans notre Europe peu unifiée à la géo-économie, c'est-à-dire à la pure l'intelligence économique. On la définira comme la reconnaissance d'un «intérêt de puissance » pour les Etats, obligeant ces derniers à défendre et à promouvoir leurs intérêts économiques nationaux sur leur territoire ainsi qu'à l'étranger. L'intelligence économique, c'est la stratégie militaire appliquée à la géo-économie.

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