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Kurdistan: vers un accord historique entre Ankara et le PKK?

11/02/2013 12:34 EST | Actualisé 13/04/2013 05:12 EDT

Depuis décembre, le gouvernement turc et le principal mouvement armé kurde sont officiellement en négociations pour conclure un accord politique. En jeu, la reconnaissance officielle du particularisme kurde contre la fin des affrontements armés qui ont fait des milliers de morts depuis trente ans.

Qui sont les Kurdes?

Les Kurdes sont réputés être le plus grand peuple sans État. Il n'existe aucune statistique incontestable, mais ils seraient de l'ordre de 30 millions, répartis entre la Turquie (plus de 15 millions), l'Iran (plus de 7 millions), l'Irak (plus de 5 millions) et la Syrie (plus de 2 millions).

Bien que très majoritairement musulmans sunnites et proches du monde culturel iranien, ils ne sont ni arabes, ni turcs, ni persans. À la fin de la Première Guerre mondiale, lors du dépeçage de l'Empire ottoman, les Kurdes ont échoué à obtenir un État indépendant. Depuis, ils se mobilisent dans leurs Etats respectifs.

Créé en 1978, le Parti des Travailleurs Kurdes (PKK) est le principal mouvement revendicatif de Turquie, originellement d'inspiration marxiste. À partir de 1984, il lance une insurrection contre l'État turc en réclamant l'indépendance des zones majoritairement kurdes du pays. Toutefois, après des années de luttes infructueuses, le PKK s'en tient aujourd'hui à la revendication d'une large autonomie au sein d'un État fédéral turc.

Pourquoi un accord serait-il "historique"?

Parce que, jusqu'aux années 1990, le fait kurde était pour ainsi dire nié en Turquie. Les Kurdes étaient pudiquement appelés "Turcs des montagnes". En effet, la République de Turquie a été fondée par Mustafa Kemal Atatürk, dont la doctrine était ultranationaliste et résolument hostile à l'idée d'une Turquie "plurielle".

La guérilla menée par le PKK reste jusqu'à maintenant traitée par les autorités turques sous le prisme sécuritaire, plutôt que sous l'angle sociopolitique. Outre la Turquie, les États-Unis ou l'Union européenne ont d'ailleurs le PKK sur leur liste noire des groupes terroristes.

Or, le gouvernement turc dialogue aujourd'hui directement avec le mouvement par l'intermédiaire de son fondateur et chef charismatique, Abdullah Öcalan, détenu depuis 1999 sur l'île d'Imrali, au sud d'Istanbul. Depuis son arrestation, Öcalan conserve une véritable aura chez ses partisans, et il plaide désormais pour un règlement pacifique de la crise. Une frange extrémiste du PKK conteste cependant cet appel.

En quoi le contexte actuel incite à un rapprochement?

D'abord parce que les dirigeants turcs ne sont plus foncièrement opposés à la reconnaissance du droit des Kurdes. Artisan d'une réforme de l'État nationaliste traditionnel, l'AKP (Parti pour la Justice et le Développement, au pouvoir depuis 2002) a d'ailleurs bénéficié d'une certaine sympathie électorale chez les Kurdes à ses débuts.

La signature d'un accord avec le PKK serait en outre du plus bel effet pour le premier ministre islamiste Recep Tayyip Erdoğan un an avant sa candidature probable à la première élection présidentielle turque au suffrage universel. Fin connaisseur de l'Histoire de son pays, Erdoğan aimerait rétablir une entente qui faisait dans le temps des Kurdes les "garde-frontières" du calife ottoman.

Malgré tout, le contexte interne reste tendu. En 2009, le parti qui était considéré comme le bras politique du PKK a été dissous par la justice turque. Prudent, celui qui lui a succédé reste sous pression. Depuis 2011, les violences armées sont aussi revenues sur le devant de la scène.

Des procès sont toujours en cours contre des activistes kurdes. Il y a quelques mois, des centaines de détenus s'étaient mis en grève de la faim pour réclamer notamment des négociations entre le gouvernement et Öcalan. C'est dans ce cadre qu'Erdoğan a donc sauté le pas.

En fait, le plus important pour lui est le contexte régional. Gardienne du temple kémaliste, l'armée turque est fragilisée par les purges effectuées par l'AKP dans son commandement ces dernières années. Or, la guerre en Syrie menace la stabilité de tout le sud-est de la Turquie.

Pour contrecarrer les Turcs, qui soutiennent les rebelles, le régime de Bachar al-Assad a réactivé ses réseaux d'avec le PKK. En effet, il faut rappeler que Damas fut longtemps la base arrière d'Abdullah Öcalan. En 1998, celui-ci avait finalement été expulsé par le père du président syrien actuel dans le but précis d'éviter un conflit armé avec la Turquie.

Aujourd'hui, en Syrie, les milices du Parti de l'Union Démocratique (PYD), affiliées au PKK et hostiles aux rebelles de l'Armée syrienne libre (ASL), contrôlent une grande partie des zones kurdes au nord du pays, et ce avec la bénédiction de Damas. Cet apprentissage de l'autonomie, conjugué à la quasi-indépendance des Kurdes d'Irak depuis 2005, constitue une vraie bombe à retardement pour Ankara.

L'enjeu géostratégique d'un accord avec le PKK est donc double: il s'agit, d'une part, de prévenir la montée en puissance irrésistible des Kurdes dans la région, et d'autre part, de neutraliser l'influence du régime syrien chez les Kurdes de Turquie.

Que peut-on attendre de la situation?

Les rumeurs d'accord évoquent plusieurs phases. Pour le PKK, cela va du cessez-le-feu à la fin de la lutte armée. Pour le gouvernement, de la libération d'activistes à l'introduction de la langue kurde dans les écoles et les tribunaux.

Si un tel accord doit effectivement être signé, il faudra surtout l'appliquer. Or le débat sur la question kurde est loin d'être clos en Turquie. Les tensions ne s'apaiseront certainement pas du jour au lendemain.

On peut s'attendre à d'éventuelles actions radicales venant d'opposants à cette démarche de compromis. L'assassinat de trois militantes kurdes à Paris, le mois dernier, en est un exemple. Enfin, l'accord sera vu par beaucoup d'activistes comme une simple étape vers l'acquisition d'une véritable autonomie territoriale.

Le dossier kurde est par conséquent loin d'être fermé.