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La Ferrari et le vélo électrique

14/05/2014 08:48 EDT | Actualisé 14/07/2014 05:12 EDT

Il y a des choses que je ne comprendrai jamais. Autant nos syndicats sont forts, autant ils n'ont absolument rien compris. Le front commun syndical lancé notamment par les deux plus grandes centrales syndicales du Québec, la CSN et la FTQ, ne passera pas à l'Histoire pour son sens du timing politique. Alors que la fonction publique québécoise accuse un retard salarial notable d'environ 9% sur le privé, principalement en raison de l'inflation, il semble évident que le problème est connu depuis un moment. Si c'est bien le cas, il faudrait que quelqu'un coupe le gaz somnifère dans les bureaux des centrales syndicales.

La politique est un jeu et le front commun devrait définitivement le comprendre. Elle n'a jamais été le grand temple sociétal de la vertu. Elle se joue dans les médias et chacun de ses éléments est méticuleusement calculé comme dans une horloge suisse dont chaque seconde nous rapproche d'un élément de l'agenda électoraliste.

Alors, sachant que personne n'aura de cadeaux, les syndicats et les syndiqués devront apprendre à battre le système en se servant du système. Ils auront eu un an et demi de règne prosyndical péquiste pour faire leurs demandes, mais ils choisissent de se lever au début d'un mandat libéral de quatre ans. Pourquoi? Mais qui est le responsable de cette absurdité? Sans affirmer que le parti libéral du Québec est une organisation anti-syndicale, force est d'admettre que les gens assis à l'autre bout de la table de négociation seront beaucoup plus hostiles aux demandes des employés de la fonction publique. Et ne n'est même pas une question d'idéologie.

Les finances publiques vont mal. Du moins c'est ce qu'on nous dit et c'est ce que le PLQ lance comme message par ses nombreuses mesures de resserrement budgétaire. Le front commun syndical, par son indifférence totale vis-à-vis de l'aspect politique de son combat, fait preuve d'un manque d'opportunisme politique qui frôle littéralement l'irresponsabilité envers ses membres. Étudions le climat politique actuel en quelques lignes.

Avec le dépôt de la loi sur les élections à date fixe, le retour au pouvoir absolument spectaculaire des libéraux et la défaite retentissante du PQ aux dernières élections, le PLQ n'a jamais été aussi bien en selle pour affronter les centrales syndicales sur la question salariale pour plusieurs raisons. Tout d'abord, les libéraux auront les deux mains sur le volant pour les quatre prochaines années alors qu'ils seront les pilotes d'une Ferrari inespérée : un gouvernement majoritaire. Ensuite, ils profiteront d'une Assemblée nationale exempte de toute opposition alors que la gauche se retrouve dévastée par la campagne péquiste difficile et par l'appui en deçà des espérances à Québec Solidaire, qui n'a pas su élargir ses bases électorales significativement. En fait, combattre le régime libéral est le dernier des soucis péquistes, eux qui sont en pleine course à la chefferie et du même coup, en plein repositionnement idéologique. En fait, même la « droite» populiste de la CAQ a reçu un coup dur et même si elle serait en pleine forme, je me surprend à rire en imaginant un sauvetage héroïque de la fonction publique par François Legault et son équipe.

Pour poursuivre, le PLQ joue le jeu. Dès qu'ils sont arrivés au pouvoir, ils se sont mis au travail comme ils savent si bien le faire: il faut imposer le plus de mesures d'austérité possible dès le début du mandat afin d'entretenir l'assertion selon laquelle les finances publiques du Québec ont été laissées dans un état pitoyable par le PQ, comme s'ils étaient les responsables de tous les maux de la Belle Province (peu importe le responsable, tout ce qui compte c'est la perception). Ils se présenteront comme les sauveurs de l'économie de la province et ils aborderont le débat sur le rattrapage salarial de la fonction publique dans un contexte de panique budgétaire et encore mieux, à un moment où les Québécois ne veulent plus entendre parler de politique. Ceux qui veulent bien en entendre parler entendront le PLQ nous répéter que le Québec ne peut se permettre ce genre de chose en ce moment et que les demandes salariales des 400 000 employés de la fonction publique impliqués sont exagérées dans la dynamique budgétaire actuelle. Mais à quoi le front s'attend-il? Les centrales syndicales croient-elles pouvoir mobiliser un mouvement de grève commun? S'attendent-elles à voir le gouvernement reculer devant leur merveilleuse collaboration? Ne se souviennent-elles pas de la dernière grève des enseignants sous le régime libéral, ou encore du fameux conflit étudiant de 2012? Le gouvernement de Philippe Couillard donnera ce qu'il veut bien donner.

C'est triste, mais aucune manifestation n'ébranlera le leadership du premier ministre. Ce dernier a prouvé que son parti ne tolérerait aucune dissension à l'interne quand il a expulsé Fatima Houda-Pépin sur la base de son simple désaccord avec la position du PLQ dans le dossier de la charte. Le message est donc clair : la grosse Ferrari rouge n'a pas de freins et quiconque veut en débarquer devra le faire à ses propres risques. Nous devrions également tout de suite éliminer la possibilité qu'une crise sociale soit assez néfaste pour le parti pour qu'il lâche le morceau, lui qui aura amplement de temps pour faire oublier cette crise à la population d'ici les prochaines élections en 2018. Ça ne sera pas facile et il faut dire que les libéraux auront tout un négociateur de leur côté en la personne du docteur Barette, lui qui a négocié une augmentation salariale spectaculaire de 42% pour ses médecins spécialistes à l'époque où il en était encore le représentant.

Alors qu'il aurait pu profiter de la faiblesse d'un gouvernement minoritaire péquiste fragilisé par le débat sur la charte et par ses piètres performances économiques, le milieu syndical québécois a décidé de faire la promesse intrinsèque de l'échec à ses membres en attendant jusqu'au pire moment. C'est tellement hallucinant, tellement négligent que ça en est irresponsable. Les membres méritent l'augmentation demandée et comme c'est triste de savoir qu'ils n'auront que des cacahuètes en raison de l'improvisation totale de leurs unions face au gouvernement.

Quand les organisations syndicales comprendront-elles qu'elles n'avanceront jamais sans l'appui de l'opinion publique?

Sans prétendre qu'il serait parfait de vivre dans un monde où les syndicats détournent l'agenda politique de l'État pour asservir leurs desseins, je crois tout de même que ceux-ci auraient dû user d'un peu plus de stratégie. Tout d'abord, il est trop tôt pour s'attaquer au gouvernement libéral. Ils auraient dû attendre le moment inévitable dans tout mandat où l'opinion publique se retourne contre le gouvernement. Autant leur situation est pressante qu'elle est trop importante pour ne pas être soumise à la jugeote de quelques stratèges politiques. Le système ne jouera pas en leur faveur dans ce combat et ils ont choisi eux-mêmes de poursuivre la Ferrari en vélo électrique, se disant probablement que leurs pneus sont tellement dégonflés que quelqu'un les aiderait forcément en chemin.

N'aurait-il pas été plus sage pour eux d'attendre que la Ferrari manque d'essence? Même si le vélo électrique est plein de bonnes intentions, la Ferrari fait bien plus de bruit.

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