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Couillard, les musulmans et le terrorisme

Les musulmans, au Québec comme ailleurs, ne peuvent que continuer d'affirmer l'absence de lien causal entre l'islam et la violence terroriste.

30/06/2017 09:00 EDT | Actualisé 30/06/2017 15:58 EDT
Christinne Muschi / Reuters
Par la voix de nombreux cadres associatifs et de quelques imams, les musulmans du Québec ont majoritairement rejeté l'appel du premier ministre Philippe Couillard.

Voilà maintenant des années que le débat fait rage sur la question du terrorisme dit islamique. Malheureusement, sans résultat, si l'on juge par la dernière déclaration du premier ministre, monsieur Philippe Couillard, dans laquelle il associe cette violence à l'islam et attribue une responsabilité particulière aux musulmans pour la contrer.

Cette position n'est pas exclusive au premier ministre. Elle reflète un avis dominant dans les médias et chez les politiciens de tout bord, au Québec comme partout en Occident. Selon cet avis, le terrorisme trouve donc forcément sa cause dans l'islam, car il est l'œuvre de musulmans agissant en son nom et se justifiant de ses sources scripturaires. Pour le contrer, on suggère dès lors de renforcer la surveillance de la dynamique communautaire des musulmans d'Occident, tout en les invitant à s'autocontrôler et, à terme, à réformer l'islam afin de la rendre compatible à la modernité dite occidentale. Et lorsque des musulmans expriment leur désaccord avec cette lecture culpabilisante, on leur explique – quand on ne les accuse pas d'excès de victimisation – que leur réticence ne manifeste que leur subjectivité de croyants. Aveuglés par leur foi, ils seraient incapables de reconnaître ce que d'autres considèrent être les défauts évidents et mortels de la religion musulmane.

Non parce qu'ils seraient biaisés ou insensibles au problème du terrorisme, mais parce qu'ils ont depuis maintenant des années attiré l'attention du public sur le contexte sociopolitique qui favorise son apparition.

De leur côté, par la voix de nombreux cadres associatifs et de quelques imams, les musulmans du Québec ont majoritairement rejeté l'appel du premier ministre. Non parce qu'ils seraient biaisés ou insensibles au problème du terrorisme, mais parce qu'ils ont depuis maintenant des années attiré l'attention du public sur le contexte sociopolitique qui favorise son apparition. Parmi les éléments de ce contexte, ces musulmans ont constamment rappelé la blessure coloniale et l'impérialisme qui la perpétue à notre époque, les multiples agressions des puissances occidentales contre des sociétés à majorité musulmane, les insupportables « dommages collatéraux » que laissent derrière elles chaque fois ces interventions, la « guerre au terrorisme » avec ses mesures liberticides au niveau national et international, et, enfin, l'islamophobie galopante avec ses vexations quotidiennes au sein même des sociétés occidentales. Ils jugent ainsi avoir suffisamment fait valoir une opinion qui démontre clairement que l'islam n'est pas responsable d'une violence produite par des ordres politiques nationaux et internationaux iniques et dysfonctionnels.

Malheureusement, ces arguments – que l'on retrouve par ailleurs chez les meilleures expertises non musulmanes travaillant sur la question de la violence politique dite islamique, tels Olivier Roy, François Burgat, Arun Kundnani et Marc Sageman – ne sont pas suffisamment entendus. Pourtant, les acteurs qui les refusent n'hésitent pas ces jours-ci à adopter l'analyse politique quand vient le moment d'expliquer les crimes haineux qui visent désormais des musulmans dans des mosquées au Québec et ailleurs. Ces actes seraient ainsi une réaction aux attentats djihadistes qui se multiplient dans les grandes villes occidentales. Ce qui est tout à fait juste, pour autant que l'on reconnaisse également que, tout autant que le djihadisme, la nouvelle islamophobie violente se proclame aussi d'une idéologie extrémiste. Celle qui présente dorénavant les musulmans d'Occident non seulement comme une menace sécuritaire, mais aussi comme un danger culturel qui met en péril les identités nationales locales. En effet, ceux qui s'attaquent de plus en plus violemment aux musulmans d'Occident disent agir par patriotisme. Faut-il dès lors voir un lien intrinsèque entre les identités nationales ou les patriotismes locaux et, d'autre part, la violence islamophobe ? Faut-il les condamner parce qu'ils sont instrumentalisés pour justifier des crimes antimusulmans ? Les patriotes et les nationalistes du Québec et d'ailleurs ont-ils une responsabilité particulière à l'égard de ces crimes ?

En fait, la nature des idéologies violentes n'est qu'une question de commodité culturelle. Comme les djihadistes qui puisent dans la culture musulmane des éléments pour se trafiquer une idéologie guerrière, les extrémistes identitaires antimusulmans procèdent de la même manière lorsqu'ils bricolent une idéologie mortifère à partir de matériaux provenant de la culture occidentale séculière. Si, contrairement à cette dernière, l'idéologie djihadiste possède une connotation religieuse, c'est simplement parce que la culture dans les pays de naissance du djihadisme est en bonne partie religieuse. Sous les mêmes conditions que celles des communautés musulmanes d'aujourd'hui, les adeptes de n'importe quelle autre religion – ou à tout le moins certains d'entre eux – en inventeraient certainement une version radicale pour donner un semblant de légitimité à leur engagement violent.

Les djihadistes comme les islamophobes violents ne représentent donc nullement les cultures religieuses ou séculières qu'ils instrumentalisent.

Les djihadistes comme les islamophobes violents ne représentent donc nullement les cultures religieuses ou séculières qu'ils instrumentalisent. De même, leurs actions violentes sont loin de représenter un déterminisme culturel, qu'il soit islamique ou occidental. Elles sont plutôt les symptômes de malaises politiques profonds que vivent les sociétés contemporaines ici comme ailleurs. Ces sociétés sont déchirées par des crises identitaires aggravées par des problèmes économiques qui sont les conséquences directes d'un néo-libéralisme triomphant partout dans le monde. En recourant à la violence terroriste, les jeunes qui adhèrent à ces engagements violents croient donc, à tort ou à raison, pouvoir protéger leurs nations de dangers existentiels qui les menaceraient. Mais ces combats ne sont en réalité que des fuites en avant et les idéologies qu'ils mobilisent de simples ressources immatérielles, qui tiennent dans l'ordre des idées le même rôle que jouent les ressources financières ou Internet sur le plan de la logistique opérationnelle.

Cela ne signifie évidemment pas qu'il faut ignorer la dimension idéologique des violences politiques. Qu'elles soient religieuses ou identitaires, les idéologies guerrières doivent être confrontées afin de les délégitimer aux yeux des majorités populaires qu'elles cherchent à tromper. Mais ce travail ne peut se faire en leur accordant d'emblée le statut de représentant légitime des religions, des cultures et des identités qui sont celles de ces populations. Ce serait là une injustice factuelle flagrante, doublée d'une grave erreur stratégique. En même temps, il ne faut pas être naïf : il n'est aucune contre-offensive idéologique qui puisse donner des résultats sans une réforme radicale des conditions sociopolitiques qui donnent une certaine crédibilité à ces idéologies. Surtout dans ce domaine où l'erreur coûte des vies humaines innocentes, il convient d'avoir le courage d'une lucidité sans faille : ce ne sont pas de simples contre-discours théologiques, idéologiques ou politiques, accompagnés de lendemains qui déchantent, qui rendront l'espoir aux jeunes qui s'engagent dans les parcours violents.

Et c'est pourquoi, malgré les injonctions qui leur sont adressées, les musulmans, au Québec comme ailleurs, ne peuvent que continuer d'affirmer l'absence de lien causal entre l'islam et la violence terroriste, dont ils ne se sentent eux-mêmes aucunement responsables.

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