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La Charte des valeurs et sa mentalité médiévale

20/09/2013 12:51 EDT | Actualisé 19/11/2013 05:12 EST

C'est au nom de la valeur moderne de la neutralité religieuse de l'État que le gouvernement du Québec propose d'interdire au personnel de l'État de porter des signes religieux ostentatoires. Il est donc fort ironique que la proposition nous ramène à une mentalité médiévale.

Ceci est évident dès que nous demandons pourquoi les sociétés chrétiennes du Moyen Âge européen et du début de l'ère moderne essayaient d'imposer, de manière impitoyable, l'uniformité religieuse à leurs populations. Pourquoi, par exemple, les États protestants interdisaient-ils des bâtiments d'église catholiques publiquement visibles, et vice versa? Première raison saillante: les Européens chrétiens présupposaient qu'une religion commune et publique était nécessaire à l'ordre social. Selon ces derniers, tolérer la diversité religieuse détruirait l'État. Seconde raison: ils faisaient une hypothèse très particulière concernant l'espace public. Ils supposaient que si une personne s'exprime en public - que si elle s'exprime à ses concitoyens - elle parle alors au nom de la communauté politique toute entière. Ils supposaient que de parler en public revient à parler pour le public, de représenter toute la société. C'est pourquoi l'expression visible des vues hérétiques était si dangereuse pour eux: ils croyaient que cela aboutirait à la damnation de tous les citoyens, et non pas seulement des hérétiques, aux flammes de l'enfer éternel. L'intolérance religieuse était un acte collectif d'auto-défense!

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Avec la modernité, les Européens ont abandonné ces deux hypothèses. Ils ont appris que l'ordre social ne nécessite pas de valeurs religieuses communes: ce qui provoque des conflits sociaux n'est pas la diversité religieuse, mais l'intolérance à la diversité. Ils ont aussi réussi à distinguer ce qui est visible à la communauté (ce qui est dans l'espace public) de ce qui représente la communauté (ce qui est affirmé au nom du public). Ils ont appris que les individus peuvent faire des choses en public - dans les espaces visibles à tous - sans prétendre parler au nom du public.

Cette distinction entre ce qui est visible et ce qui représente la communauté est un élément fondamental de l'État moderne, laïque, libéral, et démocratique. On peut agir de manière privée, dans le sens que l'on n'agit qu'à son propre nom, même si l'on agit de manière publique, dans le sens différent que ses actions sont visibles à tous ses concitoyens. Un individu peut marcher dans la rue, même en sa qualité de fonctionnaire, et manifester des aspects propres à sa personne privée, sans prétendre que ses aspects représentent tous. Une employée de l'État fait ou dit bien des choses qui ne «représentent» pas l'État : quand elle boit du café et non du thé, quand elle rit à une blague, ou quand elle porte des talons hauts et non des chaussures sans talon.

La proposition de réglementer la façon dont le personnel de l'État s'habille nous ramène à la mentalité médiévale. Anéantir la distinction entre ce qui est visible et ce qui représente la communauté c'est mettre en péril un pilier de la modernité. C'est rationaliser des privations de la liberté personnelle sans aucun motif légitime. Selon cette logique médiévale, le gouvernement pourrait tout aussi bien soutenir que, puisque l'État doit représenter tous les citoyens et les citoyennes, et non pas seulement les hommes, il faut aussi interdire les vêtements visibles qui sont des symboles reconnus masculins - comme des cravates. Absurde? Oui, et une étape vers le totalitarisme. Le désir d'utiliser le pouvoir coercitif de l'État pour réglementer la façon dont les gens s'habillent - c'est-à-dire, de réglementer ce que le public peut voir - est une tentation au fond totalitaire. Nous ne devons pas nous y livrer.

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