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«Six degrés de liberté»: la magie du transport intermodal

31/05/2015 08:39 EDT | Actualisé 31/05/2016 05:12 EDT

Depuis Nikolski, paru il y a dix ans, je n'ai lu de Nicolas Dickner que quelques-unes de ses chroniques dans le Voir. Je gardais cependant un bon souvenir (quoiqu'un peu vague) de son premier roman.

Six degrés de liberté fait s'entrecroiser deux trames narratives et trois personnages principaux. Lisa et Éric, deux adolescents habitant le Domaine Bordeur, un parc de maisons mobiles à deux pas de la frontière américaine, passent le temps en réalisant d'étranges projets alliant les habiletés manuelles de Lisa et celles, informatiques, d'Éric. Leur petite idylle est détruite lorsque le père de Lisa commence à perdre l'esprit et que la mère d'Éric déménage au Danemark pour suivre son nouvel amour. C'est donc à distance qu'ils réalisent leur projet le plus ambitieux à ce jour... En parallèle, Jay, ancienne pirate informatique à l'aube de la quarantaine, travaille comme analyste pour les services frontaliers de la GRC. Intriguée par un mystérieux conteneur réfrigéré de quarante pieds qui passe de port en port sans laisser de traces, elle mène l'enquête hors des réseaux officiels, arrivant à damer le pion à son employeur et à la CIA.

Les trois personnages principaux sont de grands solitaires: Éric n'est pas sorti de sa chambre depuis des années, Jay s'isole du monde à l'aide des écouteurs qu'elle porte en permanence au travail, et Lisa n'a guère le temps de socialiser, elle qui doit s'occuper, entre ses cours d'informatique et son emploi misérable, de son père atteint d'Alzheimer. Ils habitent un monde à l'écart du nôtre, en décalage par rapport à la vie quotidienne ou la politique. Ils préfèrent investir des micro-univers étranges et hyper-spécialisés, comme ceux de la quincaillerie, des meubles IKEA, de l'informatique ou du transport intermodal.

On sent que le narrateur est de connivence avec les créatures excentriques dont il raconte les aventures, qu'il partage leurs intérêts déjantés et, surtout, leur désir d'échapper à la platitude du réel. Étrangement, articuler son roman autour du sujet très peu avenant du transport intermodal de conteneurs réfrigérés est une façon pour Dickner de réenchanter un monde de plus en plus désespérant. Il réussit l'exploit de pousser le lecteur à s'y intéresser lui aussi, maintenant jusqu'à la fin le suspense concernant le conteneur fantôme, aimablement surnommé Papa Zoulou par les collègues de Jay.

Le récit est porté par une écriture sympathique, qui nargue gentiment les personnages et leurs manies, tout en ironisant sur les contradictions de notre monde hyper-connecté et mondialisé, confinant paradoxalement les individus à une profonde solitude. Tous ses personnages, mêmes secondaires, tentent d'échapper à leur façon au vide existentiel qui pèse sur leurs épaules, trouvant refuge dans différentes obsessions.

Le tout procure une lecture agréable, permettant au lecteur de se réfugier momentanément hors du réel, à l'instar des personnages. Cependant, sans vouloir voler le punch, je me permettrai de douter de la «solution» proposée par Dickner dans son roman, décrite comme «un défi lancé au genre humain, une invitation à conquérir un nouveau continent». Cette ultime forme de révolte contre le réel, inspirée d'un fait divers, m'a laissé quelque peu sceptique. Ce qui ne l'empêche pas d'être le prétexte d'un excellent suspense.

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Nicolas Dickner, Six degrés de liberté, Alto, Montréal, 2015, 380 p.

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