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«Mr. Gwyn»: portrait infidèle

02/11/2014 08:17 EST | Actualisé 02/01/2015 05:12 EST

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Ça faisait un bon bout de temps que je n'avais pas lu Baricco. Après avoir ingéré avec enthousiasme, au Cégep, une bonne partie de son œuvre, je l'ai quelque peu délaissé par la suite. J'ai raté Emmaüs, et, en souvenir du bon vieux temps, me suit dit que la parution de Mr. Gwyn me donnait l'occasion de me rédimer et de reprendre contact avec un auteur que j'ai jadis beaucoup aimé.

Mr. Gwyn, donc, un écrivain acclamé tant par la critique que le grand public, publie une lettre dans The Guardian annonçant, entre autres, son retrait définitif de l'écriture. Son agent et meilleur ami Tom n'y croit pas et le somme de revenir sur sa décision, mais sans succès. Gwyn réalise peu à peu qu'il n'est pas si facile, pour un écrivain, d'oublier sa vocation. Il décide finalement de se faire copiste (ou portraitiste) littéraire. Ces portraits, il les rédige après une longue observation de son modèle, lorsqu'il pense bien le comprendre et être en mesure de le « ramener à la maison ».

On retrouve dans Mr. Gwyn la même fantaisie qui habite les autres romans de Baricco : des personnages originaux, aux manies étranges, mais toujours très pures, évoluant dans une atmosphère douce et sensible, en marge de la frénésie contemporaine. Ainsi, Mr. Gwyn ambitionne de rédiger une histoire des laveries de Londres ; une vieille dame décédée, qu'il n'a rencontrée qu'une seule fois, lui parle comme si elle le connaissait depuis toujours ; un compositeur excentrique élabore pour lui une trame sonore de soixante-deux heures de bruit ; un vieil artisan lui confectionne des ampoules qui meurent au bout de trente-deux jours ; etc.

Si j'appréciais jadis ce que j'appelais naïvement son « écriture poétique », je dois avouer que la prose de Mr. Gwyn m'a sérieusement tapé sur les nerfs. Tous les personnages évoluent en marge du sensible, dans une sorte de réalité alternative et ésotérique. Leurs rapports semblent marqués par une « sagesse » universelle qui leur permettrait de comprendre l'essence des êtres et des choses; il se dégage de l'œuvre un romantisme un peu new age qui s'avère lassant.

Par exemple : évidemment, la technique de Gwyn pour faire ses portraits porte fruit. Chacun de ses textes est accueilli par le modèle avec joie et gratitude, et l'écrivain retraité devient une sorte de prophète capable de révéler les gens à eux-mêmes. Or, l'idée d'observer en silence, quatre heures par jour pendant trente-deux jours, un être humain nu et enfermé dans une pièce, et prétendre arriver ainsi à cerner son être profond, me semble non pas poétique, mais légèrement ridicule.

D'accord, j'exagère un peu. Baricco écrit pour révéler la beauté du monde, un but louable en soi et ne méritant nullement mes sarcasmes. Seulement, cette beauté (sa beauté) ne me touche plus, même si je me rappelle avec nostalgie des bons moments passés à lire City et Châteaux de la colère. En refermant Mr. Gwyn, j'avais envie de dire à Baricco, à l'instar de milliers d'amoureux et d'amoureuses de toutes les époques : « Ce n'est pas toi, c'est moi. »

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