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La revanche de l'écrivaine fantôme: le plaisir d'un jeu compliqué

14/09/2014 08:59 EDT | Actualisé 14/11/2014 05:12 EST

Dans un train, deux personnages (un auteur de BD et son « admiratrice numéro un ») cherchent le début de l'intrigue, qui n'arrive pas, jusqu'à ce qu'une mystérieuse explosion propulse le train dans un lac en contrebas. Les deux voyageurs trouvent refuge sur une île déserte et, pour passer le temps, l'admiratrice demande au bédéiste de lui parler de son prochain livre.

C'est là qu'entre en scène Johanne Delambre, protagoniste dudit prochain livre. Auteure d'un obscur essai poétique rapidement oublié, elle est aujourd'hui écrivaine fantôme, c'est-à-dire qu'elle loue sa plume à des vedettes qui s'approprieront par la suite le fruit de son travail. Un jour, elle reçoit par la poste une lettre anonyme lui proposant trois idées de romans en la sommant de les écrire et de les publier sous son nom.

Ses deux premiers romans font fureur. Grondines, auteur d'un roman en expansion continue dont le but est de circonscrire la totalité de l'expérience humaine, trouve dans ces deux œuvres de Delambre des ressemblances frappantes avec les deux romans qu'a écrits son bon ami Raymond Loquès. Celui-ci ne produit que des romans qui parlent de romans en train de s'écrire : « un classique de l'écriture de l'écriture. » Selon certains, Loquès écrirait réellement des romans puis les effacerait pour n'en conserver que le processus d'écriture...

Le roman de Turgeon s'articule autour de cette Johanne Delambre; c'est son histoire à elle que l'on suit, pour parfois revenir au récit-cadre initial, celui des deux naufragés. C'est alors l'occasion pour la lectrice de donner son opinion sur le récit du bédéiste : « c'est intéressant, cette idée des canevas à remplir, mais on risque de s'éloigner du fil principal, vous ne croyez pas ? » Conçu comme un jeu entre le narrateur et le lecteur, le roman de Turgeon fait habilement communiquer ses poupées gigognes de façon à ce que les différents niveaux de narration s'entremêlent, brouillant ainsi les frontières des récits.

L'intérêt du roman réside dans son côté ludique et autoréférentiel. Même si la démarche pourrait paraître quelque peu anachronique (les romans sur l'écriture ont foisonné pendant les très postmodernes années 80), on prend plaisir à lire ses longues phrases alambiquées et ses nombreux clins d'œil au lecteur : « Nous nous sommes tirés d'affaire, autrement je ne serais en mesure de vous raconter ni ce qui suit ni ce qui précède, quoique, il existe bien certains procédés littéraires modernes un peu hasardeux, enfin nous n'en menions pas large. »

La revanche de l'écrivain fantôme est un récit bégayant, sans cesse interrompu et mis à distance par un métadiscours amusant, certes, mais trop autoréférentiel. Le roman se referme sur lui-même, prisonnier de son propre reflet, n'offrant au lecteur qu'une forme sans substance, si ce n'est d'une vague réflexion sur l'écriture. Ses acrobaties narratives et stylistiques valent toutefois le détour et en font une lecture agréable.

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David Turgeon, La revanche de l'écrivaine fantôme, Le Quartanier, Montréal, 2014, 159 p.

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