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Ukraine, Gaza, Syrie... la force des photos, la faiblesse de vos émotions

21/07/2014 11:23 EDT | Actualisé 20/09/2014 05:12 EDT

image ukraine

La photo est suffisamment explicite pour exacerber votre émoi. La petite fille aux cheveux blonds a le regard vide de ces gamins qui ont vu trop d'atrocités. Son âme d'enfant s'est étiolée au rythme des massacres, laissant place au néant. Elle garde cette enveloppe fragile, qui a l'apparence d'une coquille vide.

Symboliquement, ses yeux sont tournés vers la gauche, perdus dans le lointain, à la recherche de ce passé qui n'est plus. Métaphoriquement, elle se rattache à son chien comme si elle cherchait à conserver une part de cette enfance volée. La guerre est passée par là, balayant sur son passage la notion même d'avenir. Les forces ukrainiennes ont mis à sac son village. Elles l'ont épargné, mais à quel prix. Il faut sauver les enfants de Donbass, les extirper de cette boue mortifère. L'image est forte. Trop peut-être.

Je vous rassure tout de suite, la petite fille va bien. Elle n'est en rien Ukrainienne, mais Australienne, et ce cliché a été récupéré sur le site d'un lauréat de prix photographique : elle jouait simplement avec son chien. Loin de la guerre. Loin des atrocités. Son image, comme tant d'autres d'ailleurs, se retrouve décontextualisée. Elle est utilisée pour vous faire adhérer à une cause en jouant sur le champ des émotions. Et ça marche.

La désinformation n'est pas chose nouvelle, loin de là. Nous pourrions citer par exemple l'agence commune des pays non alignés qui était « une réponse aux nombreux appels pour un nouvel équilibre des nouvelles du monde faits, dès le début des années 1970, par le Mouvement des non-alignés (NAM) au cours des débats pour un nouvel ordre mondial de l'information et de la communication (NOMIC) ». Pour faire simple, les principales agences de presse étaient alors occidentales, elles traitaient donc l'actualité de pays en voie de développement d'un point de vue tronqué, souvent pour servir d'autres intérêts.

L'avènement des médias sociaux a vu naître une nouvelle forme de journalisme citoyen : hyper connecté, en temps réel et surtout aguerrît aux mécanismes des nouvelles technologies. Ces plateformes sont l'apogée du paraître (n'importe qui peut s'affirmer n'importe qui) et de l'émotionnel. Elles transcendent le discours, subliment les images, reposant sur un principe de viralité et d'effet de groupe.

Est-ce que cela a changé quelque chose, est-ce que l'information est plus neutre ? Non. Tout un chacun manipule dorénavant l'information à son gré pour servir ses propres aspirations. Tout un chacun se sent obligé de partager avec sa petite phrase tel ou tel cliché. Nous restons dans les mêmes carcans, prostrés face à une actualité binaire. Le bien contre le mal, sans jamais chercher à prendre du recul sur tel ou tel conflit. Si tu es contre la Palestine, tu es pour Israël. Et inversement selon le point de vue. Il faut choisir un camp.

Même les journalistes et professionnels du Web peuvent tomber dans le piège de l'image. Je me souviens d'un tweet de Bruno Guglielminetti lors du Printemps érable à Montréal. Il avait partagé une photographie de policiers armés de boucliers ... marqués policia. Il s'agissait en réalité de manifestations au Chili : l'image était ici sortie de son contexte. Elle suscitait néanmoins tant d'émotion qu'elle annihilait toute vision objective. Même de la part d'une personne connaissant ces techniques de manipulation.

Les récents conflits, comme ce qui se passe en Ukraine et à Gaza, nous abreuvent d'images et vidéos toutes plus horribles que les autres. Les images ont cette magie qu'elles touchent directement le cœur des hommes, elles sont génératrices d'émotions spontanées. Un cliché déclenche indubitablement une réaction pavlovienne, un stimuli-réponse dénué de toute objectivité : enfant mort = offusquer. Je like, je partage, je commente. J'offre une visibilité à ce qui ne devrait pas en avoir, car tout ceci est faux.

Il est pourtant important de prendre du recul, de ne pas succomber à la tentation de relayer telle ou telle image au motif qu'elle nous interpelle, qu'elle nous touche. De comprendre que la facilité déconcertante dont sont présentées les choses n'est qu'un point de vue, non une réalité. Car les faits sont généralement bien plus complexes, ancrés dans un contexte que nous ne pouvons pas nécessairement comprendre. Nous ne disposons pas de données suffisantes.

En cas de doute sur une image, n'oubliez pas qu'il existe Google Image, qui vous offre la possibilité de retracer son historique. Antérieur aux événements ? Le mensonge est flagrant. Postérieur aux événements ? Vérifiez la localisation, vous pourriez être surpris.

Blaise Pascal disait : « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Nous sommes ici pleinement esclaves de nos émotions lorsque nous sommes confrontés à l'horreur, surtout lorsqu'elle est imagée. Il advient difficile de ne pas prendre fait et cause pour un camp, et pourtant, il est nécessaire de réagir avec discernement.

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