Anthony Morgan

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Anthony Morgan
 

La grève et les minorités

Publication: 28/03/2012 00:23

Ça fait maintenant plus de cinq semaines que la grève étudiante a commencé au Québec. Force est de constater que le mouvement a grandi à un point tel qu'on le nomme le « printemps érable» dans certains cercles. Ce que les étudiants font est important et louable, mais en tant qu'étudiant Noir, c'est encore extrêmement difficile pour moi de prendre part aux manifestations étudiantes.

Pourquoi, me demandez-vous?

Parce qu'en général, le droit d'avoir accès à l'éducation a été toujours beaucoup plus difficilement accessible pour les Québécois Noirs ainsi que les Québécois issus de minorités visibles. Cependant, il n'y a jamais eu d'intérêt public comparable au « printemps érable » pour soutenir le droit à l'éducation des jeunes issus de ces communautés. Bien au contraire, lorsque différents leaders communautaires ont tenté de montrer les échecs du système d'éducation québécois envers les étudiants Noirs et de minorités visibles, ils ont souvent été ridiculisés ou refoulés avec un esprit de «si vous ne l'aimez pas, retournez chez vous! », et ce, malgré que la présence de Noirs et de minorités visibilités au Québec remonte à plusieurs générations.

Alors, comment pouvez-vous me demander de marcher et manifester avec des confrères et consœurs qui ne sont jamais allés au front avec moi ou les gens de ma communauté pour remédier aux mêmes inégalités que nous subissons depuis plus d'un demi-siècle? En ce sens, les présentes manifestations et revendications du mouvement étudiant sont pour moi un peu hypocrites.

Oui, il est vrai que ces étudiants ont appris à organiser des marches énormes, comme le Dr Martin Luther King Jr. le fit en son temps, mais un de ses messages cruciaux semble avoir échappé à l'esprit de certains: «Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice en tout lieu».

Soyons clairs, je ne prétends pas que l'accès à l'éducation post-secondaire est niée aux Noirs et aux minorités visibles à cause de la couleur de leur peau. Plutôt, je cherche à souligner le fait que le manque de ressources socio-économiques qui afflige de façon chroniquement disproportionnée ces communautés agit comme une véritable barrière en matière d'accès à l'éducation. En effet, les jeunes Québécois de ces communautés font face à des taux de décrochage scolaire beaucoup plus élevés que la moyenne québécoise, en grande partie à cause d'un cursus scolaire et de méthodes pédagogiques peu représentatives de la diversité culturelle du Québec et qui fait défaut à cette nation. Un exemple évident est la sous-représentation de la présence et de la contribution des groupes minoritaires tels les Premières Nations, les Noirs et les Asiatiques au Québec et au Canada.

Je serais curieux d'entendre la position des leaders des mouvements étudiants (comme M. Gabriel Nadeau-Dubois) par rapport à ce cursus scolaire détaché de la réalité multiculturelle de notre pays et de son impact néfaste sur l'accès à une éducation post-secondaire des jeunes Québécois de minorités visibles. Ou devrais-je me contenter de comprendre par leur silence sur ces enjeux, que certaines luttes contre l'injustice sont plus nobles que d'autres?

Je dois avouer que jusqu'à la manifestation de jeudi dernier, je questionnais ma position, la jugeant parfois trop critique, voire même totalement déraisonnable par rapport à ce mouvement étudiant. J'ai donc décidé de garder le silence et d'observer de loin le cours des choses. Et puis, vendredi matin, après la grande manifestation, une photo prise à l'événement m'a convaincu que mes sentiments par rapport à l'incohérence flagrante du message unificateur de ces élèves étaient exacts.

Dans la photo, il y a au moins quatre étudiants costumés et maquillés en « blackface ». Pire encore, ces étudiants ne se sont pas discrètement cachés dans la foule, mais ils se sont mis au centre de la manifestation, à la vue de tous. On les voit ainsi pousser à l'aide d'une charrue une tête massive de Jean Charest en papier mâché, sous laquelle une enseigne indiquait « Sir John James Charest».

Quel était le message? Les Québécois sont les nègres du Canada? Ben ouais, et quoi encore?

Cet étalage de blackface et la manipulation de l'histoire des Noirs est totalement en contradiction avec les appels retentissants du Mouvement pour la solidarité. Cela m'amène à me demander si ce mouvement s'adresse vraiment à tous les étudiants, ou à un groupe spécifique d'étudiants, mécontent de perdre certains privilèges, qui ont malheureusement rarement effleuré les Noirs et la plupart des autres minorités du Québec et du Canada?

Il y a un impératif historique qui rend le mouvement des frais de scolarité important (à savoir l'histoire longue et malheureuse des Québécois et des Canadiens français qui se sont vu refuser l'accès à l'enseignement supérieur pendant un certain temps). C'est pourquoi je peine à comprendre comment un groupe d'étudiants peut publiquement agir ainsi sans que personne ne dénonce ces actions pour ce qu'elles sont vraiment : une banalisation et un outrage à l'histoire et à l'expérience d'un peuple entier, et ce, sous l'effigie d'un mouvement de « solidarité ».

D'un autre côté, peut-être ces gestes déplorables nous montrent à quel point il est important de maintenir l'accès à l'éducation au Québec - l'utilisation du blackface dénoncerait-il un manque criant d'éducation qui obscurcirait toujours l'esprit et le cœur des futurs leaders du Québec ?

En fin de compte, je ne saurais quoi répondre à ces questions. Par contre, une chose dont je suis certain est qu'il est très difficile de croire au message unificateur de ces étudiants. Pourquoi? Parce que même s'ils (nous?) gagnent cette lutte contre la hausse des frais de scolarité, les Noirs et les minorités visibles seront-ils encore laissés pour compte afin de mener la lutte incessante pour une société plus juste? Si les tendances se maintiennent, je peux difficilement concevoir une autre conclusion.

Sur ce, ne m'offrez pas vos carrés rouges de la solidarité...

...sauf si vous êtes prêts à mener un combat pour une victoire qui tarde
depuis déjà plusieurs décennies.