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<em> Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau</em> : les raisons de la colère

17/02/2017 11:23 EST | Actualisé 17/02/2017 11:23 EST

Tout le monde semble avoir compris la réaction des militants de 2012 devant le film Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau de Simon Lavoie et Mathieu Denis. C'est une colère qu'ils « ne savent pas comment canaliser » (Mathieu Denis, Le Devoir), une amertume de « l'échec », qui prendrait le film comme « exutoire » (Odile Tremblay, Le Devoir), ou encore un simple manque de distance. Mais en s'embourbant de la sorte dans les analyses psychologiques, ce qui devient manifeste est l'incapacité générale à prendre en compte les raisons politiques mobilisées par les gens qui vivent cette colère.

Denis et Lavoie savaient que ce film allait créer des remous: ils voulaient précisément que « ça bouscule », que les gens qui le détestent le « détestent avec passion » (Mathieu Denis, Le Voir). Mais à voir leur réaction offensée devant le vandalisme de leurs affiches, on se demande pour quelles raisons les cinéastes imaginaient que des gens allaient être rebutés. Croyaient-ils leur film trop radical? Ont-ils songé qu'il ne l'était peut-être pas assez ?

En réalité, le fait qu'ils soient surpris par ce vandalisme - et la rapidité avec laquelle ils sont passés d'un « hommage aux grévistes » (lors de la première) à une dissociation complète d'avec la « jeunesse engagée » (Mathieu Denis, Médium large) - est non seulement évocateur de leur position, mais symptomatique de leur propre apolitisme. La grève de 2012 n'est qu'un point de départ, disent-ils désormais tout en assumant n'avoir fait aucune recherche sur la grève. Or, prendre un événement historique comme socle sans considérer la charge politique spécifique qu'il porte est un acte lourd de conséquences. Plutôt que de les assumer, cependant, les cinéastes ont préféré sans surprise se cacher derrière le caractère fictif de leur œuvre, et opter pour la condescendance.

Le problème est d'avoir voulu rendre un hommage tout en renforçant dans le même élan les représentations dominantes qui ont miné la grève et contre lesquelles il faut encore et toujours se battre.

Le problème avec ce film n'est pas tant celui d'un manque de justesse historique, ou d'une réinterprétation subjective construisant, par exemple, des liens impossibles entre nationalisme et anarchisme. Le problème est d'avoir voulu rendre un hommage tout en renforçant dans le même élan les représentations dominantes qui ont miné la grève et contre lesquelles il faut encore et toujours se battre.

En effet, les principales stratégies médiatiques utilisées pour discréditer les étudiants durant la grève - et qui servaient précisément à détourner l'attention du débat qu'on tentait de mener sur la place publique - sont soigneusement reproduites dans le film. Les assemblées générales sont des hauts lieux d'agression verbale et physique (intimidation) ; les protagonistes sont des enfants gâtés et paresseux (infantilisation) ; révoltés, mais incapable d'expliquer pourquoi (décrédibilisation) ; et dont la « violence » du « geste pur et fracassant », valorisé en lui-même, devient précisément un problème de canalisation.

On assiste effectivement à un déni assumé de la distinction importante, établie notamment en 2012, entre violence matérielle légitime et violence physique illégitime, ainsi qu'à une subversion des actions militantes dirigées contre des symboles de la domination. En lieu et place, la « violence » des ex-militants de 2012 est présentée comme un continuum qui va du cocktail Molotov aux meurtres d'innocents. C'est ce type d'association remplie de mauvaise foi qui a été vécue comme une violence par ceux et celles qui ont vécu la grève, qui ont vu le carré rouge associé au sang alors que ce sont nos camarades qui perdaient une oreille, un œil.

Cette manière de dépeindre les militants de la gauche radicale se fait généralement, dans le même geste, en insistant sur leur autocritique et en la tournant au ridicule. Denis et Lavoie n'en font pas moins en montrant leurs personnages, nus, dans des actes d'autoflagellation symbolique, se punir en se frappant au visage. Ce type de caricature, déconnectée du réel, participe directement du processus de dépolitisation de notre société, par lequel tout acte radical qui subvertit les normes dominantes est discrédité et balayé du revers de la main.

Ce ne sont donc pas des clichés sur les militants que l'on retrouve dans ce film, mais une reproduction systématique des discours que la droite a fabriqués de toute pièce et qu'elle utilise toujours contre les mouvements sociaux qui dérangent. Tout cela donne l'impression que l'expérience de la grève de ces deux cinéastes a principalement passé par les médias de masse. Si au moins ils avaient été à même de mettre en scène des formes de violence sociale, on aurait senti qu'ils portaient en eux une critique du monde actuel. Mais chaque occasion (le tribunal, la couverture médiatique, etc.) est gâchée. Ainsi, outre la répression policière représentée dans les images d'archives, il ne reste plus que deux formes de violence systémique (dirigées contre des femmes), qui ne seront que très peu problématisées : l'exploitation sexuelle de l'une des filles dont les autres profitent et contre laquelle ils ne font précisément rien ; et l'agression sexuelle par un policier grossièrement justifiée par la provocation.

En bref, non seulement les cinéastes réitèrent les discours dominants, contribuant encore plus à la marginalisation des militants, mais, en se donnant pour but de « comprendre pourquoi ces mouvements-là persistent à ne pas donner les résultats voulus » (Mathieu Denis, Le Voir), réduisent l'essoufflement des luttes à leur logique interne, au lieu de montrer le caractère totalitaire et répressif des systèmes contre lesquels on se bat.

On aimerait faire comme si ce n'était pas grave. Une manifestation de plus du mépris ou de l'incompréhension à laquelle on fait toujours face. Mais quand une telle représentation est adulée par les critiques, élevée au rang de meilleur film canadien et diffusée à la Berlinale, je comprends qu'il soit difficile de rester passif. En ce sens, le film de Denis et Lavoie a rempli ses promesses, malgré lui : il pousse les gens à l'action.

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