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L'amour qui fesse!

30/09/2014 11:48 EDT | Actualisé 03/03/2015 11:22 EST

"Love does not hurt."


Quand j'ai entendu cette phrase à l'émission de Oprah, ça a fessé.

Vérité assez de base, vous allez me dire. L'amour, c'est pas supposé faire mal.

C'est encore drôle, que je vais vous répondre. Explications.


J'avais 19 ans. Mes amis de l'époque et moi, on vaquait à notre activité préférée: boire de la bière et jaser dans un bar. Puis tout d'un coup, bang! L'ami d'un ami arrive et il est juste trop beau. Et quand je dis trop beau, j'veux pas dire «Ouin, est pas laid!». J'veux dire le genre qui se faisait arrêter sur la rue par des recruteurs de mannequins qui lui laissaient leur carte. Ouin, beau d'même.


Ça n'a pas été long que moi aussi, j'voulais le recruter. On s'est mis à jaser, il était aussi charmant que beau. Il était grand, il sentait bon, on s'est embrassé, on s'est fréquenté, on s'est aimé et next thing you know, je partais de chez ma mère pour emménager avec lui. Mon premier appart', avec le plus beau gars en ville. Je me pinçais presque.


Au début, c'était le rêve. Déjà de partir en appartement, ça donne une sensation de liberté incroyable. Tu peux manger des chips pour souper, des pop tarts pour déjeuner, peinturer ta chambre trois couleurs, faire des partys tous les samedis soirs, jouer au Nintendo toute la nuit dans le salon, un peu tipsy sur le Shnapps aux pêches. C'est la concrétisation d'un fantasme d'adolescent attardé qui organise le festival du mauvais jugement sans même être jugé. Ça a duré à peu près 6 mois.


Puis, j'ai commencé à connaître un autre côté de la personnalité de mon beau mec. Mon Anakin a commencé à virer Darth Vader. Au début, c'était des petites phrases.


«T'es sûre que tu veux manger ça? Tsé, t'es pas mince, mince...»


C'est vrai que j'étais pas la plus mince et je voulais le garder mon mec, il était tellement beau! Et quand il était fin, il était tellement fin!

Dans le fond, il était juste honnête, il disait ça pour me rendre service!


Puis, il a commencé à me dire des choses déplaisantes et/ou dégradantes devant ses amis. Aujourd'hui, avec le recul, je comprends que c'est son complexe d'infériorité de gars qui n'avait pas son secondaire 2 et qui sortait avec une fille en train de faire un Bac avec brio qui le poussait à me rabaisser, mais du haut de mes 20 ans, ça faisait juste mal.


Comme la fois où on prenait un verre en gang sur une terrasse (encore) et que j'étais super fière d'annoncer que j'avais eu A+ dans mon cours de droit. Il a ajouté: «Ben là, tsé, t'es chanceuse, t'étudies même pas, pis tu te pètes des scores!!!» Un de ses amis a alors enchaîné en proposant un toast à l'autre fille de la bande, celle qui avait enfin passé son permis de conduire après trois échecs. Alors oui, c'est à ça qu'on a trinqué, c'était ça l'exploit du soir. Mon mec m'a regardé et m'a fait un clin d'œil. Alors j'ai pris sur moi et j'ai trinqué aussi. Il était tellement beau!


Un moment donné, il est arrivé avec un nouveau système de son pour l'appart. Comme on n'était pas riches, j'ai demandé d'où ça venait, je me suis fait répondre:

«Toi pis tes esties de questions, pas capable d'être juste contente des fois, hein? Ben non!».

J'ai compris que ça avait été volé... Et j'ai arrêté de poser trop de questions.


Puis «Tes pas mince, mince» est devenu «T'es pas belle. T'es grosse. T'es chanceuse que je reste avec toi parce que y'a pas un gars qui voudrait de toi, regarde-toi!».


Et moi je le croyais, et je me trouvais chanceuse parce que non seulement il y en avait un qui voulait de moi, mais en plus, c'était le plus beau!!!


Et avec le temps, «Ostie que tu me fâches des fois» est devenu «Des fois, tu mériterais que je t'en crisse une». Ma vie était parsemée d'un coup de poing sur la table, d'une table brisée, du chat qui revole parce qu'il avait eu la mauvaise idée d'être dans son champ de vision pendant la game de hockey...


La fois où il a voulu me frapper au visage, je me suis tassée juste à temps et il a frappé le mur. Il s'est cassé deux jointures. Ça l'a fâché, parce que si je ne m'étais pas tassée, il ne se serait pas fait si mal!


Après ça, tous les jours, je voyais les marques des jointures dans le mur du corridor et je me trouvais chanceuse parce que ça aurait pu/dû être ma face. Pis qu'il était tellement beau !


Un soir, il était vraiment fâché. Comme on dit, il était en tabarnak. Je ne sais plus si j'avais fait quelque chose qu'il considérait stupide (parce que ça arrivait souvent) ou si c'est juste que le Canadien avait perdu (demandez-vous pas pourquoi j'ai le hockey en horreur), mais il était vraiment, vraiment fâché. Il m'a attrapée par la gorge et m'a «pinnée» sur le mur. Pendant quelques secondes, mes pieds ne touchaient plus le sol. Il a fini par me lâcher. J'ai fini par reprendre mon souffle. Je ne me souviens réellement pas de ce qui avait provoqué ça, mais depuis ce temps-là, personne ne peut approcher sa main de mon cou sans que je panique. Je n'arrive même pas à porter un collier. Et ça fait 20 ans.


Après chaque grosse crise, il devenait un autre homme. En terme de cycle de la violence, on appelle cette phase-là, celle de la lune de miel. Il se mettait à genoux, piteux, repentant, les yeux plein d'eau, à me dire qu'il était un écœurant, qu'il ne me méritait pas, que j'étais extraordinaire, qu'il m'aimait plus que tout, que j'étais belle, qu'il ne voulait pas me perdre... Il me couvrait de baisers, de fleurs, de cadeaux, de petites attentions, alors je le croyais et je restais. Dans ces moments-là, il était tellement, mais tellement beau!


C'est le jour où j'ai réalisé que ma mère avait peur qu'il me frappe que j'ai flashé. Comme si le fait qu'il veuille le faire ne suffisait pas. Il fallait que quelqu'un que j'aime s'inquiète pour moi pour que je réalise que ça n'avait pas de sens. Normal, à force de me faire dire que j'étais moche et que personne ne voudrait de moi, j'avais fini par le croire. Mais l'idée que ma mère angoissait pour moi, ça, ça m'a sciée en deux. Alors, je l'ai finalement quitté. Évidemment, il a fait comme si ça faisait son affaire, qu'en fait c'était lui me quittait. Il m'a blessé jusqu'à la dernière goutte. Un des derniers soirs de notre cohabitation, il a découché et il est revenu le lendemain, tout fier de me dire qu'il avait couché avec une autre fille et qu'elle au moins,, elle avait des gros seins.


Le jour glacial du déménagement, je lui ai dit qu'il pouvait garder le poêle et le frigo vu qu'on m'en avait finalement donnés, et que je savais qu'il n'en avait toujours pas. Il m'a dit «Merci», m'a regardé dans les yeux... et les a lancés par dessus le balcon.

Du troisième étage.


Après, quand j'annonçais qu'on s'était séparés, la réaction était généralement:

«Oh non, c'est vrai? C'est donc ben d'valeur. Il était tellement beau!!!»


Ouin. Il était ben ben beau. Mais c'est l'amour qui est supposé être beau, pas juste le gars.


L'amour, ce n'est pas supposé faire mal. Jamais. Même si un gars te dit: «Ben là, tu exagères, frapper, frapper... T'as même pas de marques!» (on m'a déjà dit ça, parce que oui, j'ai eu un round 2 avec les hommes à la mèche courte et aux poings légers), ne l'écoute pas, ce n'est pas vrai. Ça laisse des marques. Ben plus que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on ne les voit pas qu'elles ne sont pas là.


La preuve : je mets ce billet en ligne et je me demande si je devrais parce que j'ai peur qu'on me juge et qu'on me trouve conne.

Je ne suis pas débile, mais ça, c'est indélébile.


Aujourd'hui, je ne supporte pas que quelqu'un hausse le ton. Parce que dans ma tête :

Crier = Fâché = Il y a quelqu'un ou quelque chose qui va revoler, et si c'était moi?


Quand on me dit que je suis belle, je dis merci, mais dans ma tête, il y a toujours une petite voix qui dit «Ben non, t'es pas belle, pis en plus t'es grosse!»


Si on approche une main de mon visage, je suis sur le bord de la panique. J'ai dû apprendre ça à mes enfants parce que ma réaction est incontrôlable et qu'avoir peur quand ton enfant veut te toucher, c'est un peu traumatisant pour l'enfant.


Ça fait que «pas de marques»?

VRAIMENT???


By the way, je ne cherche pas la pitié ni n'espère recevoir de messages de compassion. Même que ça me rendrait mal à l'aise. Je ne souhaite pas me faire analyser. J'ai eu une belle enfance, j'ai des parents fantastiques, une mère extraordinaire, pas de père manquant, il n'y avait aucune violence chez moi, ne cherchez pas midi à 14 heures.


Je veux juste rappeler que l'amour n'est pas supposé faire mal et vous éviter de l'apprendre, comme moi, à la dure.


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