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Cheveux crépus: auréole ou fardeau?

Publication: 10/12/2012 13:28

Enfant, à maintes occasions, j'ai souhaité avoir les cheveux lisses comme de la soie. Pourtant, je ne serais pas prête à dire que ma définition de la beauté repose sur une jolie crinière. Comprenez que je voulais simplement faire comme les autres gamines, c'est-à-dire, un séchoir à la main, une brosse, 15 minutes et le tour était joué. Peu de gens savent qu'il existe une sous-culture, une réalité fichtrement exigeante : la domestication du cheveu crépu. Le documentaire Good Hair (2009) produit par Chris Rock m'a permis de me faire une opinion sur le sujet.

La tignasse crépue des femmes noires serait-elle un héritage glorieux ou un fardeau lucratif ?

Mythe et frustrante réalité
Avec tous les produits sur le marché, j'ai longtemps cru que mes cheveux seraient longs un jour. Erreur ! Réussir à faire pousser des cheveux crépus est un exploit herculéen. Les femmes noires aux cheveux longs «naturels» devraient être adulées. Concrètement, ça veut dire quoi avoir une couronne crépue et défrisée sur la tête. Pour commencer, on oublie les saucettes improvisées et on fuit la pluie parce que sinon il faudra un minimum de deux heures pour remettre le tout en place. Eh oui ! Pour sécher un cheveu crépu (défrisé), il est nécessaire d'utiliser des rouleaux ou tourbillonner minutieusement ses cheveux sur son crâne, mais dans les deux cas une pause de 45 minutes à 1 heure est requise sous le séchoir ; c'est inévitable ! Ensuite, on sort le séchoir pour le brushing et on termine le rituel avec un fer plat. Oups ! J'oubliais, pour avoir une jolie tête au réveil, il faut dormir avec un bonnet de soie sur la tête, car le cheveu crépu (défrisé), en plus d'être sauvage, est sec. C'est pourquoi il existe des millions de produits hydratants. De plus, un traitement capillaire est nécessaire à chaque lavage, soit aux deux semaines. Ouf ! Vous comprendrez qu'il est difficile d'être assidu.
«Au final, ça prend du temps et ça coûte drôlement cher pour entretenir des cheveux crépus (défrisés), mais n'oublions pas que cette chevelure rebelle et capricieuse est vitale est fera toujours partie intégrante de l'identité profonde d'une femme noire. »

C'est payant les cheveux sauvages
Deux fois par année, la ville d'Atlanta (USA) accueil le conventum de produits capillaires The Bronner Brother's Hair Show. Un rassemblement comme celui-là génère près de 60 millions de dollars. Saviez-vous que 80% des produits pour les cheveux disponibles sur le marché sont achetés par des noires ? Aujourd'hui, ce marché fort lucratif est contrôlé par les Coréens, tant au niveau de la manufacture qu'au niveau de la vente au détail. Et d'où proviennent les cheveux naturels achetés par des millions d'Afro-Américains et d'Afro-Canadiens ? De l'Inde.
85% des Indiens offrent leurs cheveux lors d'un rituel religieux, un autosacrifice. Par la suite, ces tonnes de cheveux sont achetées par des manufacturiers, ficelés comme des saucissons par des Indiennes aux mains de fée, et envoyés en Amérique. Lorsque je prends le temps de réfléchir à ce processus, je ne peux pas m'empêcher de penser aux champs de coton. À leur tour, les noirs font appel à une main-d'œuvre bon marché pour satisfaire leurs besoins.

«Il y a aussi la notion de sacrifice, lorsqu'on achète des cheveux indiens on s'approprie le sacrifice d'un autre et on le porte comme un précieux ornement.»

La sous-culture
Vous devez sûrement vous demander pourquoi ces femmes (et certains hommes) ne conservent pas leurs cheveux au naturel. Et bien, il a la perception sociale et le pratico-pratique. À l'époque actuelle, l'afro c'est pour les ados ou sinon c'est une histoire de conviction, car cet amas de cheveux texturés peut être facilement synonyme d'anticonformisme. Ensuite, un cheveu crépu court c'est viable, mais long et fourni c'est comme apprivoiser un animal sauvage ; gare aux morsures. C'est la raison pour laquelle le défrisant est aussi répandu. La majorité des femmes noires se souviennent du jour où elles sont défrisées leurs cheveux pour la première fois, une journée importante, un peu comme les premières menstruations (oui, oui). Pour moi, comme plusieurs d'ailleurs, je suis devenue jolie. La bête fauve était devenue charmante. De là, la connexion intime avec les salons de coiffure : comprendre le cheveu crépu c'est aussi comprendre la culture noire. Perdre sa journée dans un salon antillais, africain ou latino c'est une véritable immersion dans une sous-culture. Personnellement, je déteste intensément le côté désordonné et désorganisé de ces salons, mais c'est le seul lieu où je suis mise à nue, où je deviens purement et simplement noire. Mon armure sociale tombe parce que mes cheveux crépus prennent le dessus. À la vérité, l'assurance d'une femme noire repose (énormément) sur ses cheveux. En somme, être noire c'est aussi être entièrement dévoué à ses cheveux.

Plutôt, j'ai parlé d'autosacrifice et d'ornement. Il est vrai que les noirs (es) ne sont pas complètement maîtres de leurs cheveux, mais leur chevelure singulière restera toujours l'emblème de la culture noire. Avec toutes ces heures passées dans des salons achalandés et ces sommes astronomiques dépensées en produits divers, les femmes noires (et quelques hommes) offrent un hommage éclatant à leur culture. Ainsi, à travers les années, le cheveu crépu est devenu un héritage glorieux. Mine d'or pour certains et fierté culturelle pour d'autres.

 
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