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L'enfer de la précarité d'emploi : «l'obéissance ne suffit pas»

05/12/2015 09:31 EST | Actualisé 05/12/2016 05:12 EST

«Quelle session!» pense Marc-André, professeur de littérature, en se remémorant le semestre d'automne qui vient tout juste de se terminer. «Quatre cours différents à gérer et ce, dans deux cégeps de régions différentes! Moi qui était si confiant, si déterminé avec mes deux années d'expérience... Quelle erreur! Que s'est-il passé? Ai-je surestimé mes capacités? Ai-je fait le bon choix? Étais-je le seul responsable?»

Étant précaire dans le réseau collégial, Marc-André, comme beaucoup d'autres, a vécu une expérience qui lui a permis d'apprendre, qui l'a sorti de sa zone de confort, mais qui l'a aussi profondément ébranlé.

Cela faisait un peu plus de deux ans qu'à chaque six mois, Marc-André devait vivre avec la même incertitude: «Vais-je enseigner à la prochaine session?» C'est à la fin de l'été que Marc-André eut sa réponse... trois jours avant le début des cours. «Évidemment!» pensa-t-il en se remémorant ses débuts dans le réseau collégial.

La nouveauté cette fois-ci, en plus de quatre préparations de cours, était qu'il devait enseigner dans deux cégeps différents, un à Québec, l'autre à Saguenay, chacune des institution lui offrant indépendamment une tâche à temps partiel. «Je savais bien que la tâche proposée était énorme!» se dit Marc-André, en culpabilisant. «Le voyagement, la préparation de cours jamais donnés, la quantité de cours et de correction, les réunions, les comités... tout ça me faisait peur» explique-t-il. «Mais la perspective de ne pas savoir si j'allais avoir un emploi à la session d'hiver me terrifiait, en plus de mes dettes d'études qui me hantent à chaque mois. J'avais besoin d'argent et d'expérience, et j'ai donc choisit d'accepter les deux tâches.»

Marc-André avait misé juste: la tâche était énorme. Malheureusement, il dut également en payer le prix physiquement, pour réaliser que c'était surhumain. C'est avec émotion que Marc-André se rappelle qu'il est passé à deux doigts de la catastrophe. Il se souvient bien de son médecin, qui lui fit réaliser que bien des symptômes physiques qu'il éprouvait--insomnie, anxiété, fatigue, irritabilité--exigeaient une réduction de tâche éminente. Mais c'est avec son papier du médecin chiffonné dans le creux de sa main et la colère au ventre qu'il quitta le bureau des ressources humaines, dévasté: toute réduction de tâche lui était refusée. Un choix impossible s'imposait: continuer à enseigner dans ces conditions ou démissionner. Sa précarité d'emploi le poussa à continuer, au détriment de sa santé. Marc-André s'indigne, «Comment aurais-je pu, en tant que précaire, me permettre une démission à mon dossier, alors qu'aucune tâche ne m'était offerte pour les sessions à venir?»

On pourrait penser que cette situation est exceptionnelle, mais c'est monnaie courante pour les précaires. Pratiquement tous les professeurs de Cégep ont vécu une expérience similaire, voire pire. Des choix déchirants se sont imposés, opposant leur carrière à leur famille et leur santé, et les poussant parfois à s'exiler. Il est faux de croire qu'enseigner au collégial rime avec stabilité, puisqu'un nombre important de précaires doivent, pendant des années, travailler dans des Cégeps différents--voire des régions différentes--afin de s'assurer un salaire à temps plein. L'ancienneté pour la priorité d'emploi étant à refaire pour chaque Cégep, il faut savoir jouer ses cartes de façon stratégique.

Mais comment y arriver? Avec la précarité, il est impossible d'estimer sa propre tâche à long terme. Même à court terme il y a souvent des changements alors que la session est déjà entamée: maladies, fluctuations dans la population étudiante, maternité, etc. Les diminutions de tâches ou encore les surcharges de travail sont donc fréquentes. Les précaires vivent ainsi constamment sous ces incertitudes et ces fluctuations malsaines.

Alors que présentement, une nouvelle convention collective se négocie dans le secteur public, plusieurs enjeux sont mis sur la table. Au milieu de ces négociations, nous croyons fermement que la précarité d'emploi doit être considérée comme une problématique urgente, puisque les conditions actuelles poussent souvent les précaires--mains liées--à accepter des charges de travail parfois impossibles. Et dire que le gouvernement libéral, dans ses propositions initiales, voulait augmenter la précarité dans le système public. Quel manque de considération! Quand on sait que 50% des professeurs du réseau collégial sont précaires, on réalise que c'est une proportion déjà démesurée! En raison des fluctuations de la population étudiante, on comprendra que tous ne peuvent être permanents, mais maintenir un professeur sur deux dans la précarité est injustifié.

Par définition, la précarité se passe en début de carrière. C'est aussi à ce moment que les professeurs donnent leurs cours pour la première fois. S'approprier, développer et présenter un nouveau cours demande énormément de travail. Or, l'employeur ne reconnait pas cette surcharge de travail. Cette injustice est normalisée parce que le précaire est prêt à tout. Résultat: quand on veut quelque chose à tout prix, on le paie souvent trop cher.

Malgré toutes ces difficultés, comme précaires, nous croyons en notre métier. Nous sommes passionnés, déterminés, et nous croyons fermement qu'une société moderne ne peut se priver de l'éducation. Nous pensons aussi que notre situation va s'améliorer. Nous recherchons une sécurité, une confiance et une émancipation professionnelle. Nous rêvons de la permanence... Mais comme tous les Marc-André de ce monde, chaque fois, nous retournons à la case départ, au purgatoire, avec une question qui s'impose d'elle même: «Est-ce que j'enseignerai à la prochaine session?»

Parfois, à travers les semestres effrénés, dans un moment de lucidité, nous nous demandons si cette instabilité et cette souffrance sont bel et bien nécessaires...

«L'obéissance ne suffit pas. Comment, s'il ne souffre pas, peut-on être certain [que l'homme] obéit, non à sa volonté, mais à la nôtre?» - George Orwell, 1984

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