LES BLOGUES

Jagmeet Singh et le Québec, entre bons sentiments et inconscience

Là où Jagmeet Singh se bute au Québec, c'est sur l'intégrisme religieux et les positions anti-laïques du NPD.

29/09/2017 09:00 EDT | Actualisé 29/09/2017 10:40 EDT
Mark Blinch / Reuters
Les sikhs ont le droit de pratiquer leur religion, même sous sa forme intégriste, mais cela relève du domaine privé et non du politique.

Dans le cadre de cette campagne à la direction du NPD qui tire à sa fin, Jagmeet Singh déclare toujours partager les valeurs progressistes et sociales-démocrates des Québécois. Il prétend s'arrimer à leurs aspirations, soutenant même être pour la « séparation de l'Église et de l'État ». Voilà pour ses prétentions et l'opération charme qu'il a lancée en direction du Québec. Pourtant, un examen plus approfondi des orientations de Jagmeet Singh et du NPD nous permet de découvrir un blocage révélateur sur la question nationale québécoise et des prises de position opposées à une franche laïcité, pourtant souhaitée par une majorité de la population québécoise.

Silence sur la nation québécoise

Le 1er juillet 2017, après avoir lancé un premier appel lors de la Journée nationale des Autochtones, le candidat sikh a publié une déclaration par laquelle il invite à « décoloniser les rapports du Canada avec les Premières Nations et avec les peuples inuits et métis » et à établir avec eux une relation de « nation à nation ». Voilà qui est bien. Par contre, si Jagmeet Singh estime vraiment le peuple québécois, comment peut-il, dans le cadre du 150e anniversaire du Canada, esquiver la nécessité de construire avec le Québec un tel rapport de nation à nation? Le député ontarien n'a posé aucun geste en cette direction et agit conformément à la trajectoire suivie par le NPD au Québec depuis 2011. La construction d'une telle relation de nation à nation ne s'est pas vraiment concrétisée. Après la vague orange, elle n'a même jamais été débattue lors des congrès du parti fédéral ou de l'aile québécoise. Guy Caron le reconnaît aujourd'hui. Thomas Mulcair a bien sûr accepté de respecter les compétences du Québec dans quelques dossiers, comme les services de garde ou le projet de création d'une commission canadienne des valeurs mobilières. Mais la plupart du temps, la « nation québécoise » a été oubliée: dans la mise à l'écart du chantier maritime de Lévis pour l'octroi de lucratifs contrats du gouvernement fédéral, dans la garantie de prêt fédérale accordée au projet hydroélectrique de Muskrat Falls, dans les incohérences sur le projet Énergie Est, ou encore avec le bilinguisme officiel pratiqué auprès de la population dans l'ensemble des bureaux de circonscription, en contradiction flagrante avec l'appui que le NPD prétend accorder à la loi 101.

Qui plus est, en octobre 2013, alors que le gouvernement Harper déclenchait son offensive constitutionnelle contre la loi 99 adoptée par l'Assemblée nationale en l'an 2 000 en riposte à la loi sur la clarté référendaire (au nom du droit à l'autodétermination du peuple québécois), le Conseil général de la section Québec du NPD de Trois-Rivières n'a même pas jugé opportun de dénoncer ce geste. Il a formellement refusé de le faire malgré un appel formel d'une déléguée pour que le NPD exige l'arrêt immédiat de ces procédures constitutionnelles contre le Québec.

La défense du droit à l'autodétermination des Québécois, pourtant affirmé haut et fort dans la Déclaration de Sherbrooke en 2005, ne trouvait soudainement plus d'écho au NPD.

La défense du droit à l'autodétermination des Québécois, pourtant affirmé haut et fort dans la Déclaration de Sherbrooke en 2005, ne trouvait soudainement plus d'écho au NPD. Par contre, Jagmeet Singh explique maintenant qu'il n'hésiterait pas à appuyer une contestation juridique, au nom de la Charte canadienne des droits et libertés, contre le projet de loi 62 sur ladite « neutralité religieuse » actuellement débattu à l'Assemblée nationale au Québec. Comme on le voit, la logique sur le droit à l'autodétermination, en ce qui concerne la nation québécoise, en prend pour son rhume au NPD.

Le rejet de la laïcité

Là où Jagmeet Singh se bute au Québec, c'est sur l'intégrisme religieux et les positions anti-laïques du NPD. Le candidat dit même partager l'orientation de Thomas Mulcair sur le port du voile intégral islamique (dont le niqab), un positionnement qui l'a pourtant mené tout droit à la défaite en 2015. Rappelons qu'en février 2015, lorsque le gouvernement Harper a annoncé son intention d'obliger la participation à visage découvert dans la cérémonie de prestation du serment de citoyenneté, le chef du NPD avait déclaré que le gouvernement effectuait de la diffamation contre les musulmans et fomentait « l'islamophobie ». Charles Taylor exprima un point de vue semblable.

Dans l'actuelle course à la direction, les autres candidats en lice partagent la vision de Jagmeet Singh: l'État ne doit pas, dit-on, dicter aux femmes quel « vêtement » porter. Même s'il reconnaît le droit de l'Assemblée nationale du Québec de voter sa propre loi sur le sujet, sans ingérence du gouvernement fédéral, Guy Caron partage le point de vue de Jagmeet Singh à savoir qu'un recours légal contre le projet de loi 62 serait justifié en vertu des chartes canadienne et québécoise.

Comment peut-il arborer lui-même des signes religieux à titre d'aspirant chef de parti alors qu'ils agissent précisément comme symboles publics de l'intégrisme sikh?

La question est donc la suivante : le NPD n'a-t-il donc rien compris de l'attachement des Québécois aux principes de la laïcité, à leur rejet de toute forme d'intégrisme religieux, d'asservissement ou d'avilissement de la femme? Dans ce débat, la confusion des genres est totale. Le niqab n'est aucunement un signe de plus grande piété musulmane, mais bien le symbole d'une idéologie politico-religieuse obscurantiste, représentée par le salafisme (ou le wahhabisme dans sa version saoudienne). Comment un candidat à la direction d'un parti se réclamant de la gauche et aspirant au titre de premier ministre peut-il être si inconscient de cette réalité, se dire pour la séparation de l'Église et de l'État tout en permettant le port du niqab dans la prestation ou la réception de services publics? Comment peut-il arborer lui-même des signes religieux à titre d'aspirant chef de parti alors qu'ils agissent précisément comme symboles publics de l'intégrisme sikh? La liberté de conscience des citoyens, au centre du principe de la laïcité, est ainsi heurtée de plein fouet.

Bien sûr, le candidat néo-démocrate dément défendre des positions conservatrices et religieuses, se disant pour le droit à l'avortement et le respect des LGBTQ. Récemment, il s'est rallié à l'idée d'un cours d'éducation sexuelle dans les écoles ontariennes bien qu'il ait participé à des assemblées de parents hostiles à cette décision. Saluons cette ouverture, mais le candidat devrait savoir qu'au-delà de ses prises de position personnelles, la population n'a pas à subir le port de signes religieux ostentatoires par les responsables et agents de l'État. Le turban, c'est un symbole du sikhisme qui soutient le port du kirpan dans les écoles ou au Parlement, l'interdiction de la consommation d'alcool, le principe d'abstinence sexuelle avant le mariage, les oppositions fréquentes à l'avortement ou au mariage gai. En 2005, lors du vote de la Chambre des communes sur le mariage gai, le leader spirituel du Temple d'or d'Amritzar, Giani Joginder Singh Veda, a enjoint les six députés sikhs qui y siégeaient à condamner l'homosexualité. Par ailleurs, comment Jagmeet Singh peut-il arrimer aux attentes des Québécois la demande des sikhs d'être libérés de l'obligation de porter un casque en motocyclette, combat qu'il a lui-même mené en Ontario? Cela ne passe pas la rampe au Québec, ni parmi la population ni devant les cours de justice. Cela vaut aussi pour le port de Montréal ou dans l'industrie de la construction.

On en revient donc à l'essentiel : en démocratie, séparer le religieux du politique, c'est impératif pour la préservation de la liberté de conscience de tous et de toutes.

On en revient donc à l'essentiel : en démocratie, séparer le religieux du politique, c'est impératif pour la préservation de la liberté de conscience de tous et de toutes. Les sikhs ont le droit de pratiquer leur religion, même sous sa forme intégriste, mais cela relève du domaine privé et non du politique.

Avec l'appui indéfectible des communautés sikhes de Toronto et de Vancouver, Jagmeet Singh a une évidente possibilité de remporter cette course. Il a fait adhérer plus de 47 000 nouveaux membres au NPD (dont 1 700 au Québec) et compte sur l'appui d'environ 3 000 bénévoles. La circonscription dont il tient son mandat de député ontarien (Bramalea-Gore-Malton) compte 41% de Canadiens d'origine sikhe, ce qui lui offre une base militante incontestable. Mais un chef affichant ouvertement son intégrisme religieux serait dévastateur pour le NPD dans la belle province. Cela n'annoncerait rien de bon non plus pour le projet de relance d'un NPD-Québec qui est sur la table de travail des militants québécois. Ce serait un véritable cadeau empoisonné.

​​​​​​​​​​​​​​