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Laïcité, islamisme et critique des religions

17/01/2015 09:19 EST | Actualisé 19/03/2015 05:12 EDT

Charlie, Badawi et leurs résonnances québécoises

Les assassinats barbares perpétrés par les djihadistes Kouachi contre l'équipe de Charlie Hebdo, tout comme le massacre de clients d'un supermarché cacher de la porte de Vincennes et de policiers français par Coulibaly, ont engendré au Québec une stupeur et une tristesse inouïes. Cette attaque subie par la France s'avère sans précédent, tout à fait singulière par son ampleur et son atrocité. En plus de ce drame humain qui nous secoue au plus profond de notre être, ce carnage nous interpelle encore une fois sur la question de la laïcité et de l'intégrisme islamique. Et comme si ce n'était pas assez, il y a maintenant le terrible sort qui s'abat sur Raif Badawi, torturé et enfermé dans les geôles d'Arabie Saoudite.

Une charge contre la laïcité et droit de critiquer les religions

En tuant les caricaturistes de Charlie Hebdo, ce n'est pas seulement la liberté d'expression que les djihadistes ont visée. C'est plus directement le droit de caricaturer et de critiquer l'islam. On n'a pas simplement tiré sur des caricaturistes et des journalistes; on a exécuté des combattants de la laïcité, comme l'a expliqué Jeannette Bougrab, qui était la compagne de Charb, il y a quelques jours dans un émouvant témoignage. Pendant de longues années, l'équipe de Charlie Hebdo s'est permis de critiquer l'intégrisme religieux et les dérives des religions. Le pape est lui-même passé dans son moulinet. Ces journalistes ont été également de toutes les batailles pour la préservation de la laïcité en France, dont l'une des toutes dernières concernant la crèche Baby-Loup où le principe de laïcité a finalement prévalu.

Dans le cas de la publication des caricatures du Jyllands-Posten en 2006, Charlie Hebdo a expliqué qu'il ciblait bel et bien l'intégrisme islamique et non pas l'islam; mais pour les islamistes, c'était déjà trop et ce geste devait être sanctionné par l'assassinat. Le fait de caricaturer le prophète méritait la même sanction que l'apostasie.

Dans une réelle démocratie, le droit de critiquer les religions est pourtant un droit fondamental. Sinon, le droit à la liberté d'expression perd tout son sens. Tout citoyen devrait pouvoir dénoncer l'obscurantisme et les dérives d'une religion même si cela offusque certains croyants. Les Québécois le savent, car pour faire avancer la sécularisation de l'État et la séparation de l'Église et de l'État au cours des 50 dernières années, ils ont dû dénoncer pas mal d'aberrations du catholicisme. La seule limite à ce droit d'expression devrait être l'interdiction de la propagande haineuse envers des communautés et de la diffamation envers les individus. Et l'islam n'est pas une communauté. C'est une religion, une croyance. L'islamisme, c'est une idéologie et elle peut évidemment elle aussi être contestée et combattue.

Haro sur les accusations d'islamophobie

Charlie Hebdo a toujours nié vouloir propager l'islamophobie. Ce sont d'ailleurs les islamistes qui les premiers l'ont affublé de cette étiquette, suivis en cela par une certaine gauche communautariste, que Jean-Yves Camus appellent à juste titre « l'islamo-gauchisme » dans la toute nouvelle édition de Charlie-Hebdo. L'accusation d'islamophobie sert de paravent intellectuel pour certains bien-pensants et couvre les affres et les crimes de l'islamisme. Cette stratégie d'amalgame est répétée à profusion en Occident contre tous les mouvements qui se portent à la défense de la laïcité. C'est le cas aussi au Québec. D'ailleurs, bon nombre de porte-paroles des mouvements laïcistes au Québec ont été victimes de courriels haineux les qualifiant d'islamophobes et de racistes. Pour certains, il s'agissait de menaces graves et directes proférées contre eux.

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Dans le présent débat, on martèle sans cesse la nécessité d'éviter l'amalgame entre islam et islamisme, mais l'inverse est tout autant condamnable, à savoir l'association entre laïcité et islamophobie. La laïcité n'est pas l'islamophobie. Elle est une aspiration démocratique pour la prévalence de la liberté de conscience des citoyens, héritière du siècle des Lumières et ennemie de l'obscurantisme.

Cette corrélation entre laïcité et islamophobie est surtout fallacieuse. Elle l'est d'autant plus que les mouvements qui font la promotion de la laïcité au Québec regroupent un bon nombre de musulmans partisans de la séparation entre l'État et les religions. Le projet de charte de la laïcité a été aussi malicieusement associé à l'islamophobie et au racisme, sans qu'il n'y ait non plus une once de démonstration. Cette association est en plus une aberration intellectuelle. À ce compte, devrait-on accuser toute la France d'islamophobie puisqu'elle interdit le port de signes religieux ostentatoires par les agents de l'État et des services publics? Soyons sérieux! Et pourquoi pas Air Algérie puisqu'elle interdit à ses agentes de bord de porter le voile islamique? L'État algérien, qu'on ne peut pas soupçonner de républicanisme laïc, interdit également le port du voile aux employées des services de sécurité, de la police, de la gendarmerie, de l'armée et des douanes. Que dire aussi de la Turquie, un pays à très forte majorité musulmane, qui a été si longtemps laïque et qui a interdit jusqu'à tout récemment à ses fonctionnaires et à ses députées de porter le voile? Ce serait donc tous des islamophobes et des racistes? On a déjà vu des raisonnements plus convaincants!

De Charlie à Badawi

Il est heureux de voir aujourd'hui qu'un vaste mouvement s'effectue pour la défense et la préservation de l'esprit de Charlie Hebdo. Dans le passé, lorsque les journalistes de cette revue satirique se faisaient attaquer et poursuivre en justice, rares étaient ceux qui se pointaient le nez pour les défendre. Bref, on peut espérer que tous ces beaux élans de fraternité tiendront la route. Un premier geste concret de la part des médias serait de se liguer pour faire libérer Raif Badawi. Ce blogueur dissident, dont la famille est horrifiée et réfugiée à Sherbrooke, est actuellement emprisonné et torturé pour délit d'opinion pour avoir plaidé en faveur de l'ouverture et la tolérance dans l'islam. Il est actuellement condamné à 1 000 coups de fouet devant public. C'est là une expression on ne peut plus claire du caractère brutal et obscurantiste du wahhabisme saoudien. Où sont les représentations du gouvernement Harper? Et celles de Philippe Couillard, lui qui a ses antennes en Arabie Saoudite et dit combattre « les chevaliers de l'obscurantisme »?

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