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Le bal de l'intégrisme

02/02/2015 09:59 EST | Actualisé 04/04/2015 05:12 EDT

Quel bel enseignement avons-nous reçu ces derniers jours! Le premier ministre Philippe Couillard explique à la population que l'intégrisme religieux serait la résultante d'un simple choix personnel. Tant qu'il se déploie dans la sphère privée, il n'y a pas de problèmes. Ce qui dérangerait, ce n'est pas l'intégrisme, ce serait l'extrémisme qui lui mènerait à la radicalisation et à la violence. Non pas l'intégrisme. Cet extrémisme serait par ailleurs marginal dans la société et parmi ses adeptes, ce ne sont que ceux qui passent à la violence qui posent problème. Selon M. Couillard, le Québec devrait ainsi se sentir rassuré.

Le message est clair. Il faut oublier tout plan gouvernemental visant à contrer l'intégrisme au Québec puisqu'il s'agit d'une affaire privée! Le problème de l'intégrisme religieux et de l'islamisme dans la communauté musulmane est enterré. On répudie ainsi une deuxième fois le projet soumis par Fatima Houda-Pépin à l'effet de créer un centre de recherche-action pour contrer les intégrismes. Elle est en quelque sorte à nouveau congédiée. Enfin, selon ce que l'on peut comprendre des explications de M. Couillard, il ne faut jamais dire «islamisme», car cette idéologie n'existerait nulle part au Québec.

Kathleen Weil, ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion, en rajoute encore sur l'amalgame entre islam et intégrisme islamique. Dénoncer l'intégrisme islamique et l'islamisme, selon la ministre, ce serait nourrir l'islamophobie et les « radicaux violents », comme si les affres et les crimes commis au nom de l'intégrisme et de l'islamisme, très souvent dirigés contre les musulmans d'ailleurs, n'étaient pas eux-mêmes la source du problème. La vaste majorité des Québécois n'est ni xénophobe ni raciste, mais fermement et légitimement opposée à toute forme d'intégrisme et d'empiétement du religieux sur le politique. Cela démontre d'ailleurs un attachement profond du peuple québécois envers la démocratie, la laïcité et l'égalité entre les hommes et les femmes.

L'intégrisme, un processus collectif

L'intégrisme a toujours été porté par des franges religieuses ultraconservatrices cherchant à imposer leurs dogmes, leurs codes de vie et leurs règles strictes. Les intégrismes s'illustrent entre autres dans le hassidisme, le salafisme ou le wahhabisme. Il y a aussi bien sûr les intégrismes chrétiens ou sikhs. Les intégrismes sont d'ailleurs mus par des organisations bien réelles (les Frères musulmans en sont un exemple) et ne proviennent donc pas du domaine « privé ». Leurs racines et leur déploiement sont à trouver dans le social. Quels qu'ils soient, à haute voix, ces intégrismes clament représenter l'authenticité de leur courant religieux et cherchent à s'imposer dans la conscience des individus.

Par définition, « la démarche intégriste s'explicite alors par un fidéisme aveugle à la totalité du texte sacré de référence : l'écriture dite sainte devient un mode d'emploi en forme de bréviaire de la vie quotidienne» (Henri Peña-Ruiz). Tous les intégrismes s'opposent fermement aux vertus démocratiques des sociétés modernes. De l'un, l'intégrisme islamique défend becs et ongles une interprétation rigide des préceptes de l'islam et de la sunna tout en consacrant une ségrégation sexuelle envers les femmes. L'imposition du voile, quelle que soit sa grandeur, est le symbole de cet enfermement tandis que la cérémonie du voile chez les jeunes filles de 9 ou 10 ans consacre en quelque sorte l'entrée dans le monde de la ségrégation. La haine et la violence que les islamistes affichent envers les homosexuels sont également débilitantes. L'intégrisme islamique impose donc un respect intransigeant du Coran et des traditions islamiques, refusant tout compromis, même minimal, en fonction de l'évolution de la société. Les prêches de l'iman Hamza Shaoui en sont une illustration éclatante. À l'inverse, les partisans d'une approche moderniste de l'islam acceptent de s'intégrer aux sociétés démocratiques occidentales, de partager ses valeurs, et ne cherchent pas à imposer à la cité des pratiques d'un autre âge.

Pour leur part, les intégristes sikhs s'opposent aussi radicalement à l'homosexualité, à l'avortement tout en interdisant les rapports sexuels avant le mariage. Du côté de l'intégrisme catholique, il s'est manifesté tout particulièrement dans l'histoire du Québec, même au cours de la période récente. En effet, comment ne pas se rappeler l'épisode du Regroupement scolaire confessionnel (RSP) à Montréal? Ce parti était issu d'une mouvance intégriste catholique soudée dans le Mouvement scolaire confessionnel. Au cours des années 1990, le règne du RSP à la Commission des écoles catholiques de Montréal a été marqué au sceau de l'intégrisme catholique et de l'obscurantisme: prières à l'ouverture des séances du Conseil des commissaires, exigence d'une profession de foi catholique pour les enseignants et les professionnels non enseignants, opposition à l'enseignement de la sexualité, promotion de l'abstinence sexuelle pour une prévention miraculeuse des MTS, interdiction des distributrices de condoms dans les écoles, etc. Ces tristes réalités confirment le fait que les intégrismes sont des produits de la société et non pas des consciences individuelles. Les individus, même s'ils n'en sont pas conscients, deviennent rapidement encodés de préceptes qui leur sont inculqués.

L'intégrisme en terrain politique

Un intégriste ne se transforme pas nécessairement en combattant politique ou en prêcheur de violence. Philippe Couillard a raison de l'indiquer. Par contre, même dans la sphère privée, un intégriste peut basculer dans la violence. Les assassinats perpétrés par Mohamed Shafia contre son ex-épouse et ses propres filles en sont des exemples. Les crimes d'honneur également. Tout cela relève de l'intégrisme. Par contre, de manière générale, étant donné la nature de leurs convictions et objectifs, un grand nombre d'intégristes tendront inexorablement à prolonger leur combat sur le terrain politique. On ne peut évidemment pas, par exemple, imposer la charia à la société en limitant ses propres actions au domaine privé.

Le passage de l'intégrisme musulman sur la scène politique, ça s'appelle l'islamisme. Nous sommes ici sur le terrain d'une idéologie. Pour les islamistes, la charia doit définir les règles de l'État. La démocratie libérale doit être combattue; les mécréants aussi. La logique islamiste, sous sa version la plus radicale, mène au djihad et potentiellement au terrorisme islamique pour la simple raison que l'on conspue la démocratie et tout particulièrement la liberté des femmes permise dans la culture occidentale.

«Vous avez dévoilé nos femmes, vous avez attaqué des pays musulmans !» - Amedy Coulibaly, auteur de la prise d'otages et des meurtres à la porte de Vincennes

Au Québec, certains mouvements qui prétendent aujourd'hui parler au nom des musulmans sont investis par des intégristes. Ceux-ci sont partisans de l'application « bréviaire » de l'islam et de la charia, même s'ils ne l'avoueront pas. Ils ne se lanceront pas non plus dans le djihadisme et les attentats. Mais ils chercheront certainement à gruger morceau par morceau les grands acquis de la démocratie, de la laïcité et de l'émancipation des femmes.

Aveuglement et laissez-passer

En soutenant que l'intégrisme ne dérange aucunement le Québec, en se faisant berner par des associations qui prétendent parler au nom de la « communauté musulmane », Philippe Couillard cède devant l'obscurantisme. Ce que l'on comprend dans son message, c'est il n'y aura jamais de charte de la laïcité avec un gouvernement libéral, mais bien une neutralité de l'État envers l'expression de diverses confessions religieuses en son sein et dans les organismes publics, de quelque tendance qu'elles soient. La vision libérale, c'est la neutralité «bienveillante» envers les religions. Les intégristes et les islamistes n'en seront que réjouis! On n'interdira que la prestation ou la réception d'un service avec le voile intégral. Perspective minimaliste s'il en est une, mais aussi désolante parce qu'elle fait reculer le Québec de 10 ans dans le débat sur la laïcité. Le Québec mérite vraiment mieux que cela, après 50 ans de lutte contre l'obscurantisme.

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