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L’Iran dans les coulisses de la crise du Qatar

Les arguments des pétromonarchies s’inscrivent dans une rhétorique néoconservatrice visant à diaboliser l’Iran et ses alliés historiques et les classant dans l’ « axe du Mal ».

28/09/2017 09:00 EDT | Actualisé 28/09/2017 09:00 EDT
Stephanie Keith / Reuters
À la suite de la réélection de Hassan Rohani à la Présidence de la Républiqus islamique, le cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani a immédiatement présenté un message de félicitations, message invitant à une plus grande coopération entre Téhéran et Doha.

Le 5 juin 2017, l'Arabie saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, mais aussi l'Égypte, le Yémen et les Maldives rompaient leurs relations diplomatiques avec le Qatar, accusant le petit émirat wahhabite d'être un commanditaire du terrorisme dans la région. Le fait que ces griefs émanent de ces pétromonarchies peut doucement faire sourire, d'autant que les justifications de cette mise en quarantaine sont formulées dans un contexte de rapprochement entre le Qatar et l'Iran, grand rival de Riyad.

Les pétromonarchies reprochent à Doha son soutien à Al Qaïda, aux Frères musulmans, son financement au groupe Hachd al Chaabi en Irak, aux mouvements chiites séditieux de la province de Qatif en Arabie saoudite, mais aussi à Daech. S'il est hors propos de parler de financement d'États, force est de prendre en considération nombre de sources qui rapportent avec sérieux que les premiers financements de l'EI avaient été rendus possibles par l'entremise de montages financiers à des fins d'apparence caritatives dans le cadre de l'acquittement du zakat (impôt islamique) par des particuliers notamment saoudiens et koweïtiens. Si des particuliers qataris figurent aussi sur la liste des financiers du terrorisme, ce seul argument ne saurait donc justifier la mise au banc du Qatar.

L'Iran, au cœur de la crise?

Les arguments des pétromonarchies s'inscrivent dans une rhétorique néoconservatrice visant à diaboliser l'Iran et ses alliés historiques et les classant dans l' « axe du Mal », expression incessamment réactualisée depuis le discours sur l'état de l'Union du 29 janvier 2002 par Georges W. Bush. Les institutions de la République islamique avaient par exemple régulièrement été accusées d'abriter le chef d'Al Qaïda, Oussama Ben Ladin, pourtant localisé par les forces spéciales américaines dans le complexe fortifié d'Abbottabad au nord du Pakistan, en 2011. Ce même discours néoconservateur est aussi celui qui accuse encore l'Iran d'être à l'origine même de la création du groupe État islamique dans la perspective de stabiliser le monde arabe et d'ainsi œuvrer dans le sens de la création d'un arc chiite. Cette rhétorique est même allée très récemment jusqu'à ne plus faire de différence entre la République islamique et le totalitarisme de Kim Jong-un, l'ambassadrice américaine aux Nations Unies, Nikki Haley déclarant voir en l'Iran une nouvelle Corée du Nord, le 5 septembre dernier.

Au moment où 41 millions d'électeurs iraniens se rendaient aux urnes pour exercer leurs droits civiques, Donald Trump appelait une assemblée de 54 chefs d'État et dignitaires musulmans à isoler l'Iran, désigné comme le giron du terrorisme international.

Washington et la cour des Saoud semblent accorder leur discours anti-iranien. Les deux États sont, rappelons-le, très liés depuis le 14 février 1945 par le pacte de Quincy : les Saoudiens offrent aux compagnies américaines un accès aux hydrocarbures contre une sécurité militaire et un soutien politique du royaume assuré par les Américains. Les bonnes relations ne sont pas nouvelles, mais la récente actualité des relations entre Washington et Riyad pousse les Iraniens à considérer une rupture franche de la politique de rapprochement américano-iranienne initiée par Barak Obama : tout d'abord, le président Trump a effectué son premier voyage officiel à l'étranger en Arabie saoudite, en rupture avec le choix traditionnel du Canada ou du Mexique. Donald Trump, rompant avec ses prédécesseurs, a choisi le 19 mai 2017, jour du premier – et unique – tour des présidentielles en Iran, pour se rendre à Riyad. À Téhéran, ce choix symbolique a eu un impact très fort et a rapidement été entendu comme une redéfinition des alliances internationales. Au moment où 41 millions d'électeurs iraniens se rendaient aux urnes pour exercer leurs droits civiques, Donald Trump appelait une assemblée de 54 chefs d'État et dignitaires musulmans à isoler l'Iran, désigné comme le giron du terrorisme international. Le discours, couronné par la conclusion d'un contrat d'armement de 380 milliards de dollars (sur 10 ans) avec Riyad, a été perçu comme un blanc-seing offert aux Saoudiens de poursuivre une politique agressive à l'égard du rival perse.

Les relations irano-qataries en ligne de mire

C'est donc dans un contexte de résurgence néoconservatrice que la crise du Qatar s'inscrit. Téhéran ne semblant plus faire l'objet d'une politique de main tendue, toute accointance avec le géant iranien devient plus aisément contestable par les États-Unis, la monarchie wahhabite et ses alliés. Ainsi les rapports cordiaux qu'ont entretenus – et qu'entretiennent encore – le Qatar et l'Iran de façon plus visible à la veille de la crise semblent effectivement être la véritable raison de la crise diplomatique. La coalition saoudienne avait, par le biais du ministre bahreïni des affaires étrangères, exigé du Qatar de « modifier sa trajectoire et revenir à ses engagements précédents, il doit cesser, dit-il, ses campagnes médiatiques et prendre ses distances avec [l'] ennemi numéro un, l'Iran », dès les premiers jours de la mise au ban. En quoi aura consisté ce rapprochement irano-qatari ?

Il faut avant tout rappeler, avant de regarder l'actualité diplomatique, qu'il existe des éléments fondamentaux forçant les deux pays à avoir des échanges cordiaux : ils partagent le plus grand gisement de gaz naturel au monde (North Dome / South Pars) ce qui pousse de fait à une coopération industrielle et énergétique. Depuis 2010 encore, un pacte de sécurité frontalière et maritime actualisé par des protocoles additionnels en 2014 et 2015 lie la monarchie qatarie et la République islamique d'Iran. Mais c'est très certainement la visible exemplarité du récent comportement diplomatique de Doha à l'égard de Téhéran qui aura déplu aux Saouds. Rappelons que le ministre des affaires étrangères qatari avait salué la conclusion des Accords sur le nucléaire du 14 juillet 2015. Puis, plus récemment, à la suite de la réélection de Hassan Rohani à la Présidence de la Républiqus islamique, le cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani a immédiatement présenté un message de félicitations, message invitant à une plus grande coopération entre Téhéran et Doha. Enfin, le Qatar a immédiatement condamné le double attentat de Daech dont l'Iran a été victime le 7 juin 2017, sans émettre les réserves que le président Trump ou la cour des saouds ont pu, pour leur part, formuler.

Par ailleurs, le comportement de l'Iran après la mise au ban du Qatar n'aura fait que conforter la coalition saoudienne dans ses inquiétudes et sa colère : à la suite de la fermeture des frontières terrestres aériennes et maritimes, la République islamique a non seulement assuré un ravitaillement alimentaire à la petite monarchie wahhabite – l'insécurité alimentaire étant une question centrale au Qatar, certaines sources parlant même d'une autosuffisance limitée à seulement dix-sept jours –, mais a aussi ouvert son espace aérien à la compagnie Qatar Airways pour une continuité des vols commerciaux. Le président Hassan Rohani a récemment reformulé sa volonté de renforcer les partenariats économiques entre les deux pays, et pour la presse iranienne, les secteurs agricoles, alimentaires et textiles seraient principalement visés.

Des griefs, au-delà de la question du rapprochement avec l'Iran

N'oublions pas, par ailleurs, qu'il y a au moins deux raisons, relativement indépendantes des inquiétudes suscitées par le rapprochement entre Doha et Téhéran, qu'il faut évidemment prendre en considération. Tout d'abord, il y a la question de l'aide aux ikhwanistes. En effet, le Qatar des Al Thani observe le même rite que les Saoudiens wahhabites, mais demeure malgré tout un soutien aux Frères musulmans (ce qui provoque d'ailleurs plus encore la colère des Émirats arabes unis). Ces aides ont incontestablement un poids dans la rupture des relations diplomatiques imposées par les pétromonarchies au Qatar. En pleine crise, l'émir al Thani n'a pas hésité à se mettre en scène lors de l'iftar en présence de Youssef Al Qaradaoui, idéologue ikhwaniste, alors que la confrérie est désignée comme une menace pour la sécurité nationale des monarchies. L'organisation frériste, rappelons-le, soutient l'idée d'une légitime participation populaire à la gouvernance, ce qui est totalement incompatible avec les absolutismes religieux arabes. Ceci explique d'ailleurs le soutien de l'Arabie souhaite au coup d'État militaire du 3 juillet 2013 contre le président élu Morsi en Égypte ou encore l'appui des Émiratis aux gülenistes accusés d'avoir fomenté la tentative de coup d'État, en Turquie, contre Recep Tayyip Erdogan le 15 juillet 2016.

L'Arabie saoudite, confortée dans son rôle d'influence par les États-Unis, se gargarise plus visiblement du rôle d'un contrôle régional qui doit trouver une expression anti-iranienne et un anti-ikhwanisme affiché.

Ce soutien aux Frères musulmans par le Qatar, si paradoxal soit-il – n'oublions pas que l'idéologie ikhwaniste est aussi incompatible avec l'absolutisme saoudien, émirati, que qatari – est très lié à l'autre reproche que pourrait faire Riyad à Doha : l'adoption d'une ligne de conduite politique bien trop indépendante par rapport au faible rayonnement auquel le Qatar devrait se cantonner, de l'avis de la cour saoudienne. La politique de Doha s'étend au-delà de la politique mise en place au sein du Conseil de Coopération du Golfe créé en 1981 pour résister à l'Iran. Le petit Qatar qui, rappelons-le, devait au départ faire partie des Émirats arabes unis autonomise ses conduites politiques, le soutien aux frères musulmans et la cordialité des relations avec l'Iran en sont des exemples probants. L'Arabie saoudite, confortée dans son rôle d'influence par les États-Unis, se gargarise plus visiblement du rôle d'un contrôle régional qui doit trouver une expression anti-iranienne et un anti-ikhwanisme affiché.

La chaîne qatarie Al Jazeera, interdite de diffusion sur le territoire des pétromonarchies initiatrices de la mise au ban, est l'incarnation visible des aspirations politiques non alignées de Doha : elle se présente comme une chaîne indépendante du monde arabe, n'hésitant pas d'ailleurs à employer des journalistes opposants aux gouvernements dans leur pays, à jouer la carte des grands écarts en donnant la parole tant à des invités aux discours modérés qu'à des tendances plus extrémistes, ou encore et surtout à ne pas développer une lecture sunnite-chiite du Moyen-Orient, prenant ainsi le contre-pied du géant saoudien.

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