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Comment dompter le public de Roland Garros?

28/05/2014 12:28 EDT | Actualisé 28/07/2014 05:12 EDT

Réputé capricieux, versatile, cruel, et excessif, le public qui se masse à la porte d'Auteuil au crépuscule du mois de mai demeure pour beaucoup de joueurs une énigme. Et ils sont peu à avoir su la résoudre à travers l'histoire. Revue d'effectif de ces joueurs et joueuses qui, chacun à leur façon, ont su mettre les travées dans leur poche... et les autres.

Les chouchous du public

Suzanne Lenglen, des balles au ballet

Première grande vedette du tennis féminin, la « Divine » Suzanne Lenglen transformait coups droits et revers en arabesques, et se replaçait en entrechats. Malgré une défaite en finale avant que la Première Guerre mondiale n'éclate en 1914, elle enchanta le public parisien dès ses premiers coups de raquette sur terre battue. Tous les courts où elle venait pointer le bout de son nez affichaient comble alors que le suspense était rarement au rendez-vous (elle a signé une série de 171 victoires consécutives sur le circuit). Elle avait pris l'habitude d'infliger de lourdes défaites à ses adversaires, qui devaient souvent ranger leurs raquettes sans avoir pu inscrire un seul jeu au tableau d'affichage. Elle mettait du baume au cœur d'une France traumatisée qui ovationna debout durant douze minutes sa victoire aux Internationaux de 1920.Une chanson fut même écrite en son honneur par Albert Willemetz « Ah Suzanne yen a qu'pour toi, ah Suzanne partout on te voit ». Libre à chacun de remplacer Suzanne par Eugénie pour actualiser cette chansonnette, espérons, dans dix jours.


Jimmy Connors : gladiateur du court

Éternel fantaisiste, le clown Jimmy ne rit plus en ce jour de mai 1992, « vous pouvez prendre ma raquette, je ne peux plus jouer, c'est terminé ! ». Le gaucher iconoclaste, qui régala ses contemporains de coups droits, et de coups de gueule dantesques, ne peut aller plus loin. Perclu de crampes, il s'approche de la chaise de l'arbitre et lui signale qu'il abandonne. Fait historique : son retrait est ovationné par le public. Après avoir envoyé un baiser au public, il ne peut plus donner le change et s'effondre dans le couloir qui mène aux vestiaires avant d'être placé sous assistance respiratoire (voir vidéo). Un immense champion, dont l'obstination aurait bien mérité un titre sur la terre battue parisienne.


Gustavo Kuerten, l'ocre est son écrin

Le 25 mai 2008, le court Philippe Chatrier est orphelin. Les « Guga ! Guga ! » qui ont résonné dans son enceinte s'éteignent au beau milieu de l'après-midi. Gustavo Kuerten prend sa retraite avec le sourire. Détendu comme il était apparu au grand public, en 1997, lors de sa victoire-surprise à Roland Garros contre Sergio Brugera sur un score sans appel de 6-3 6-4 6-2, alors qu'il n'était pas tête de série. Grand dégingandé au revers revolver, il avait ensuite fait danser la samba aux joueurs rompus à la terre battue, grâce à sa souplesse et sa fluidité.

Déjà conquis, le public avait fondu en 2001 lorsque l'artiste avait dessiné avec sa raquette un cœur dans lequel il s'était étendu, après avoir failli rendre les armes dans un combat homérique contre le modeste Michael Russell (en sauvant une balle de match de 26 échanges). L'antithèse du joueur qui se contente d'un vague signe de la main et d'une mine renfrognée avant d'aller esquiver les autographes. Obrigado Guga !


Depuis, d'autres joueurs sont venus gonfler les rangs des chouchous de Roland. Plus facile d'être applaudi porte d'Auteuil, en tant que régional de l'étape, Gael Monfils n'a néanmoins pas son pareil à l'heure actuelle pour faire lever les foules. Showman devant l'éternel, ses glissades et ses coups de génie électrisent le court Philippe Chatrier, comme ici, contre Jurgen Melzer.


Les mal-aimés

Rafael Nadal, « à vaincre sans péril ... »

Quand on aime, on ne compte pas, dit la maxime. Il faut croire en effet que les chiffres ne suffisent pas à créer les conditions d'une romance dans l'Ouest parisien : sur ses dix participations, en comptant celle de cette année, Rafael Nadal en est à huit titres. Sa seule défaite en 2009, contre le pourtant imbuvable Robin Soderling, disparu des radars depuis désormais trois ans, avait cristallisé le manque d'amour du public de la capitale pour le « taureau de Manacor ».

Cruels, les 15 000 visiteurs du Philippe Chatrier avaient applaudi à tout rompre les fautes de l'espagnol. Les racines de ce désamour ? Le manque d'affection du public francilien pour les vainqueurs sans péril, et une anicroche dès sa première participation, alors qu'il avait gagné un point litigieux contre un ancien chouchou local, Sebastien Grosjean. Toutes les fautes du Majorquin furent applaudies par la suite au cours de cette partie, et l'espagnol en fut surpris. L'oncle et entraîneur du prodige ibère qualifie d'ailleurs le public parisien de « stupide », « vaniteux » et « anti-espagnol ». Lui et son neveu n'ont jamais saisi l'essence de ce public : une passion pour l'imprévisible et la surprise. Or ses tocs, et son éternel coup droit lifté en sont dépourvus, tout comme le résultat de chaque quinzaine (sauf une donc) depuis 8 ans à Roland Garros. Malgré un léger mieux ces dernières années, l'accueil reste poli. Il sera pourtant regretté par les connaisseurs, de Paris et d'ailleurs lorsqu'il partira, c'est certain.


Henri Leconte, le rendez-vous raté

Nul n'est prophète en son pays, pourtant c'est peu dire que Roland a aimé au départ « Riton ». Une dégaine, une volée de gaucher incroyable, et un goût pour la fête qui faisait de lui ce personnage à part, qu'on aurait bien invité à souper. Son style spectaculaire l'amène à régner sur Roland Garros junior en 1980, signant le début d' une idylle à rebondissements avec le public de la Ville lumière. Après avoir su son « pote » Yannick Noah soulever la coupe en 1983, Leconte rêve à un même destin. Chouchou du public pour sa demi-finale en 1986, il parvient deux ans plus tard à atteindre la dernière marche vers son paradis. Suscitant d'énormes attentes, il se fait laminer par Mats Wilander en trois manches tout en restant fidèle jusqu'au bout à son service-volée. Il balbutie au micro lors du discours d'après-match le fameux « J'espère que vous avez un petit peu compris mon jeu », une phrase que l'enceinte parisienne ne saisit pas au mieux, et conspue copieusement sans raison réelle, l'interpellant même d'un moqueur « On va pleurer Henri! ». Pris à partie par le public, il ne retrouvera les grâces des Français qu'après sa victoire en Coupe Davis, en 1991.


À cette liste on pourrait ajouter d'autres grands noms. Maria Sharapova, tout d'abord, victime du même type de rejet que celui vécu par Rafael Nadal, un refus des cogneurs, des rouleaux compresseurs, mais également peut-être aussi d'un traitement de faveur en réaction aux cris de la Sibérienne...qui furent souvent couverts de sifflets. Elle fut néanmoins longuement applaudie à son triomphe en 2012, après avoir frayé avec les profondeurs du classement suite à une blessure à l'épaule. Martina Hingis, elle, encore adolescente, fut victime d'une réaction excessive du public lors de chacune de ses contestations (nombreuses) au cours de la finale de 1999 contre la reine Steffi Graf.

Y'a t-il une recette ?

« À Roland-Garros affleurent souvent la méchanceté et la bêtise venues de spectateurs qui n'y connaissent pas grand-chose ». Ces mots durs sont de Yannick Cochennec, journaliste à Slate.fr, rompu au circuit ATP depuis plus de vingt ans. Il explique cela notamment par la politique d'un tournoi qui offre trop de places dans le stade aux employés des entreprises partenaires, au détriment du jeune adhérent à un club de tennis, qui se voit bloqué par une place fantôme attribuée dans la tribune basse à un employé de la BNP Paribas par exemple, commanditaire du tournoi.

Si la bêtise n'est jamais la bienvenue dans les travées, la volonté de se manifester pour peser sur l'issue d'une rencontre peut transformer un bon match en une rencontre d'anthologie. A la manière du fameux « douzième homme » qu'il est censé constituer au soccer, le public à Roland Garros cherchera toujours à influer pour renverser l'ordre établi. Quitte à passer pour une véritable girouette.

Il ne reste plus au joueur qui subit le courroux ou l'euphorie des spectateurs d'en jouer plutôt que de s'évertuer à le comprendre. Pete Sampras, sifflé puis applaudi dans la même minute, parvint à illustrer au mieux l'irrationalité de cette foule hétéroclite, qui avait juste choisi de s'amuser un peu avec lui cette après-midi. Le sourcil relevé, l'air interdit, il avait alors décidé d'en profiter aussi. Se disant peut-être, que décidément, comme le cœur, l'ocre a ses raisons que la raison ne connaît pas.

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