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Les «méchants Syriens»

10/06/2016 08:28 EDT | Actualisé 11/06/2017 05:12 EDT

C'était il y a plus de 10 ans maintenant. Je vivais alors au Moyen-Orient, à Beyrouth, plus précisément. Autour de moi, je découvrais le peuple libanais. Ce qu'il aimait et ce qu'il aimait moins. Ce qu'il détestait aussi. À cette époque, ce qu'il détestait le plus c'était les Syriens. Bon ok, probablement pas tous les Libanais, mais les chrétiens que je fréquentais à l'époque leur vouaient une haine viscérale.

Il faut dire que durant les années d'après-guerre civile, le Liban était sous le joug de la Syrie. Depuis que le pays de la dynastie Assad avait aidé les Libanais à en finir avec la guerre civile, les Syriens de par leur supériorité numérique et militaire s'étaient octroyés le droit de contrôler chaque geste du gouvernement (fantoche) libanais. Les Syriens considéraient d'ailleurs le Liban comme une province de Syrie plutôt qu'un pays. De plus, plusieurs Syriens traversaient allègrement la frontière afin de se découvrir un avenir à travers cette contrée arabe ouverte sur le monde.

Cette dernière phrase: «cette contrée arabe ouverte sur le monde», a prise tout son sens lorsque j'ai moi-même traversé la frontière syrienne. Car le mot «ouverture» semblait relégué aux oubliettes depuis belle lurette dans le pays voisin. La frontière n'était qu'à quelques kilomètres de Beyrouth, mais une fois arrivé au dernier contrôle libanais, il y avait un «no man's land» d'au moins 20 minutes à travers la montagne qui faisait douter le touriste le plus aguerri de la moindre existence de ce pays.

La meilleure façon de se rendre à Damas en partant de Beyrouth était de prendre un taxi syrien. Un taxi syrien dans un autre pays me direz-vous? Oui! Ces taxis faisaient le trajet Beyrouth-Damas en deux heures pour la modique somme de 10$ US. Il fallait voir ces «Dodge Challenger» des années 70. La largeur du véhicule empiétant soit sur la voie d'accotement, soit sur la voie opposée provoquant chaque fois, quelques sueurs froides aux passagers.

La quantité phénoménale de carburant qu'ingurgitaient ces voitures était proportionnelle à la largeur de la banquette arrière et même de la banquette avant. Les taxis pouvaient contenir un nombre effarant de clients à faire baver d'envie un chauffeur d'UberX. Le chauffeur ne quittait la gare d'autobus de Beyrouth que lorsqu'il avait recruté ses 4 ou 5 passagers minimum afin de maximiser son aller. Il n'était pas rare de voir des clients occidentaux recruter eux-mêmes les touristes potentiellement intéressés afin de «paqueter» le taxi. Les plus riches n'hésitaient pas à payer la ou les places vacantes.

Une fois arrivé à la douane syrienne, les questions usuelles faisaient place à une improvisation sans nom. À l'école des douaniers, on vous apprend à poser LA question: «Que venez-vous faire dans ce pays?» Cette question de base, lorsqu'on remplace le mot pays par Syrie prenait une tournure différente. Par exemple, le douanier typique américain du poste frontalier de Lacolle s'attend à une réponse qui sonne comme: «pleasure» lorsque New York est notre destination. Le douanier syrien lui, ne s'attendait à rien. La question était tendancieuse et se traduisait plutôt comme suit: «Mais, bon dieu, que venez-vous faire ici?» Déjà à cette époque les Syriens rêvaient d'ailleurs. Ils se savaient prisonniers d'un pays sans trop de libertés. Alors l'idée même de vouloir y entrer et de s'en priver, bouleversait leurs illusions sur le monde extérieur.

L'étape ultime avant l'entrée au pays consistait à rencontrer le médecin syrien qui allait ou non valider mon permis de séjour. Durant la demi-heure où il «m'examina». Il ne cessa de répéter cette formule dans un français rudimentaire: «Moi médecin syrien. Moi vouloir étudier France. Toi m'aider?» J'avais beau lui dire que j'étais Canadien, pour lui l'Occident semblait ne faire qu'un. Fuir... Il ne souhaitait que ça.

Une fois à Damas, je fus confronté avec la réalité syrienne. Nous étions bel et bien dans les années 2000, mais la modernité était bien éphémère. Un exemple; j'avais besoin de liquidités et il n'y avait qu'un seul guichet automatique à Damas. Deux dans tout le pays, l'autre étant à Alep. Heureusement, le guichet avait eu la bonne idée de conserver quelques billets pour moi. De toute façon, à part les touristes, je ne voyais pas qui pouvait bien utiliser ce service. Je présume que dans ce pays de précarité, le Syrien moyen conservait son argent dans son bas de laine à défaut d'en porter. C'est du moins ce qui m'était permis de croire, car chaque Syrien que je croisais arborait fièrement la «gougoune». Ce qui était d'ailleurs sujet de moquerie au Liban et une façon de reconnaitre cet éventuel «voleur de job».

Je visitai donc Damas, Alep et Palmyre. Palmyre... cette cité plus de deux fois millénaire. Une ancienne ville romaine représentant le legs de l'Occident dans ce pays. D'où le malin plaisir qu'a pris Daesh à détruire ses richesses. C'est de loin, les ruines romaines les plus extraordinaires qu'il m'ait été donné de voir au Moyen-Orient, de par leurs détails et leurs immensités.

De Damas je conserve un souvenir d'ouverture digne d'une capitale. Les gens étaient certes méfiants lorsque je croisai leurs regards, mais ils semblaient tous vouloir me parler. Alep, quant à elle semblait plus conservatrice, mais d'une beauté médiévale sans nom. Il n'était tout de même pas difficile de trouver des restaurants le soir afin de regarder les émissions quétaines du pays.

Comme partout, les enfants faisaient fi des codes des grands. Dans l'autobus surtout. Ils me fixaient et ils rigolaient. Ils étaient curieux comme chaque enfant peut l'être de par le monde. Ils osaient même me sourire ce qui, parfois, faisait aussi sourire leur mère. De part et d'autre, le scepticisme abaissait sa garde.

Malgré la désinvolture enfantine, tout le pays semblait figé dans le temps. Comme si la planète entière tournait sans que le pays ne suive. De sorte qu'en 2004 en Syrie, je n'aurai pu dire si j'étais aujourd'hui ou hier tant ce pays était intemporel.

***

J'ai écrit ce texte à l'automne 2015, la semaine où je devins papa. Peut-être un peu pour me rappeler ma vie d'antan où voyager était mon leitmotiv. Peut-être aussi pour faire le pont entre ces deux vies. Peut-être parce que toute cette prise de conscience collective a commencé sur une plage déserte où un petit garçon faisait face au sable et au néant plutôt qu'à la mer et son horizon rempli d'au-delà.

J'écris ces mots d'une seule main ce soir. L'autre tient mon fils qui s'est mis à pleurer sans raison pendant que ma femme épuisée tente désespérément de dormir. Mon bras gauche souffre un peu, mais il tient bon. Il ne lâchera pas mon Akira et je ne réveillerai pas sa maman.

C'est bien peu de souffrances comparé à ces familles que j'ai probablement côtoyées dans l'autobus entre Homs et Palmyre. Ces familles qui entreprennent aujourd'hui un tout autre périple. Un voyage vers l'exil... mais l'exil n'est ni un pays ni une ville.

J'espère qu'un jour ce pays renaitra de ses cendres. Il le faut. La Syrie fut une route commerciale internationale bien avant que le mot nation existe. Une terre que tous les migrants du monde empruntaient jadis du nord au sud et d'est en ouest. Ses habitants méritent désormais notre accueil afin qu'un jour leurs fils fassent fi des écueils, car ils sont tout sauf méchants.

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