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Le mythe du gladiateur dans l'Olympisme et les sports de contact

11/02/2014 12:56 EST | Actualisé 12/04/2014 05:12 EDT

Les blessures et commotions cérébrales sont très fréquentes dans les sports de contact. Par exemple, de 1918 à 1998, 659 boxeurs sont morts suite à une blessure au cerveau. Au football américain, 250 000 blessures sont rapportées chaque année. De plus, 20% des joueurs de la NFL ont une commotion cérébrale par an. Plus proche de chez nous, une équipe de l'émission Enquête de Radio-Canada a trouvé qu'au sein de plusieurs équipes de football amateur québécois, il se produit de 5 à 10 commotions par année par équipe. Dans la NHL, de 1997 à 2008, 759 joueurs de hockey ont subi une commotion cérébrale. En plus de la fréquence des commotions cérébrales, il y a un effort systématique pour les ignorer voire les cacher. La poursuite de la NFL par plus de 4500 de ses anciens joueurs illustre bien le déni du problème. Jean-Charles Meffe, directeur de Football Québec, dit que peu d'équipes écrivent des rapports sur les commotions cérébrales et que si elles le faisaient davantage « on va le prendre et puis on va le mettre sur une tablette. »

Comment expliquer l'acceptation généralisée d'une si grande fréquence de blessures et commotions cérébrales en particulier dans les sports de contact? Comment expliquer le niveau si élevé de violence dans ces sports ainsi que le déni des conséquences de cette violence par les entraîneurs et par toute l'organisation sportive? Comment expliquer que le public se réjouisse de cette violence? Les réponses à ces questions proviennent des valeurs véhiculées dans ces sports. Il s'agit de compétitionner, d'être agressif, de chercher les honneurs (gagner à tout prix et d'être le meilleur), d'être tough (de ne pas avoir peur, de savoir prendre des risques, d'être invulnérable, de ne pas tenir compte de la douleur ni des blessures) et d'humilier l'adversaire (les perdants sont critiqués, ridiculisés, exclus).

Il s'agit aussi de créer une opposition entre «nous» et les «autres». C'est mon équipe contre ton équipe, tels que Montréal contre Québec, le Canada contre les États-Unis, etc. La valorisation de la conquête est également présente et encore plus évidente dans le football avec la conquête de territoire. Bref, ce sont des valeurs machos de domination qui sont exactement les mêmes que les valeurs militaristes. L'engouement pour la boxe et les combats extrêmes s'inscrit dans cette vision, mais en version plus individualiste. Le fait que ces sports et leurs acteurs soient si populaires et si bien payés signifie que ces valeurs représentent fidèlement celles de notre société. À travers ces sports d'équipe, les garçons, encore aujourd'hui, sont élevés pour devenir des guerriers. C'est la culture du gladiateur. Bien sûr, ces mêmes valeurs sont maintenant enseignées aussi aux filles, quoiqu'avec un peu moins de zèle pour l'instant.

Avec les Olympiques de Sotchi, nous avons une orgie de propagande en valeurs militaro-sportives de domination. Les médias nous lavent le cerveau jusqu'à vomir en nous répétant combien c'est beau le dépassement de soi. Il est sous-entendu que se dépasser c'est d'être tough et risquer sa santé par le déni du corps pour l'honneur, les médailles et le sentiment de supériorité. On nous dit combien c'est important d'investir dans le sport pour l'image du Canada (c'est-à-dire les honneurs encore). Comme si cette idéologie n'était pas déjà assez promue partout et tout le temps. Encore une fois, il y a opposition entre «nous» et les «autres», notre pays contre les autres. Le nationalisme sectaire s'exprime à fond.

Tout comme les ligues de hockey et de football nient les effets négatifs de la violence sur les joueurs, l'armée nie l'importance du problème du stress post-traumatique chez ses anciens combattants. À l'instar de la NFL et la LNH, l'armée néglige de prendre soin adéquatement des victimes de stress post-traumatique. Ce fait est peu connu, mais plus de soldats américains se sont suicidés au retour des guerres d'Afghanistan et d'Irak que ne sont morts là-bas. Clairement, l'aide qu'ils reçoivent est insuffisante. Pourquoi ne pas les aider davantage? Est-ce parce que cela reviendrait à reconnaître la faiblesse de l'humain et l'horreur de la guerre, tout ce qui est nié par l'armée? Est-ce parce que cela questionne le mythe d'invulnérabilité du soldat et dérange de ce fait les valeurs militaro-sportives? De plus, le côté sectaire de l'armée est identique à celui des équipes sportives. En temps de guerre, les nouvelles ne rapportent que les morts et blessés du côté ami, jamais ceux du côté ennemi. Cette propagande, que nos média diffusent allègrement, est caractéristique du sectarisme dans lequel l'empathie est réservée pour les nôtres. C'est pratique, ça permet de tuer les gens de l'autre camp sans remords. Pourtant, comme l'a écrit Henri Barbusse: «Deux armées qui se battent, c'est une seule grande armée qui se suicide».

Comme on pouvait s'en douter, de nombreuses études ont montré que ces valeurs de pouvoir et de domination, que j'appelle militaro-sportives, sont aux antipodes des valeurs universalistes comme: l'égalité, la justice sociale, la paix dans le monde, la coopération, la sagesse, l'affection, l'écoute, l'empathie, la compassion, l'harmonie, l'écologie et l'amour propre. Remarquez qu'il y a une différence importante entre s'aimer soi-même et être fier d'être supérieur aux autres dans un domaine. Avec ces valeurs militaro-sportives, doit-on se surprendre des nombreuses histoires de violence conjugale et de viols entourant les vedettes du sport? Sommes-nous étonnés des salaires indécents des sportifs professionnels? Est-ce surprenant que les sportifs soient prêts à mettre leur santé en danger en se droguant illégalement pour être les meilleurs? Doit-on se surprendre des histoires d'humiliation lors des initiations pour entrer dans une équipe sportive? Est-ce mystérieux que leurs parents les encouragent à prendre de tels risques? Doit-on s'étonner que des hordes d'aspirants aux honneurs soient prêts à risquer des commotions cérébrales répétées qui les affecteront toute leur vie?

Lorsqu'une personne se réjouit, en regardant un combat extrême, parce que son favori assène une commotion cérébrale à son adversaire et le met ainsi KO, qu'arrive-il de sa capacité d'empathie pour les autres? Suite à une vaste compilation de recherches, la position actuelle de l'American Psychological Association sur l'exposition à la violence dans les jeux vidéos et les médias, est que la violence dans les médias peut désensibiliser les gens à la violence dans le monde réel. Ainsi engourdi, qu'arrive-t-il alors à la capacité de s'indigner des abus de pouvoir? Lorsque les autres sont présentés comme des compétiteurs de l'autre camp, l'empathie est moindre, même qu'on peut se réjouir de leurs malheurs. Par exemple, l'amateur des combats extrêmes s'émouvra-t-il du sort des personnes âgées pauvres, souvent exploitées toute leur vie, qui sont présentées par les autorités et les radios poubelles comme des membres de l'autre camp en disant qu'ils sont supposément une charge pour la société (notre camp)? Une fois qu'on a appris à se créer une identité par opposition à un autre groupe - ton camp et mon camp - et à ne pas avoir d'empathie pour cet autre groupe, on risque de reproduire cette division à tout propos et à déformer la réalité pour faire gagner son camp. C'est ce que font si bien les partis politiques et les radios poubelles.

À l'heure où nous pouvons détruire la planète ou l'humanité plusieurs fois et de multiples manières (guerre atomique, réchauffement climatique, guerre bactériologique, disparition de la couche d'ozone, surpêche, dépendance de l'agriculture envers le pétrole en voie de disparition, etc.), est-ce une bonne idée de continuer d'encourager les valeurs militaro-sportives de compétition, de déni du corps et de sectarisme? Ne serait-il pas bon de réaliser que nous sommes tous et toutes dans la même équipe, dans la même famille humaine? Pourrions-nous commencer à aimer notre corps et la nature?

Y a-t-il une pénurie de militarisme dans le monde pour avoir besoin d'encourager la domination? Ne serait-il pas plus que temps de changer de paradigme et d'encourager plutôt des valeurs universalistes de coopération, d'empathie, d'harmonie et d'écologie? Pourrions-nous développer une véritable culture de la paix plutôt qu'une culture du gladiateur? Le courage, prôné pour le sport ou la guerre, au lieu de l'utiliser pour dominer pourrait-il servir à combattre ce conformisme suicidaire? Ne serait-ce pas le moment que la société, les hommes surtout, adoptent davantage les valeurs universalistes, comme la coopération et l'écologie, avant qu'il ne soit trop tard?

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