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Milos Raonic, ce Canadien exilé fiscal à Monaco

02/08/2016 10:24 EDT | Actualisé 04/08/2016 09:21 EDT

Les médias ont largement souligné les exploits du Canadien Milos Raonic à Toronto la semaine dernière, ainsi qu'à Wimbledon où il a atteint la finale. Raonic, 25 ans, est bien installé dans la courte liste des dix meilleurs joueurs de tennis au monde.

Raonic réside depuis plus de quatre ans à Monaco, un paradis fiscal où les individus n'y paient pas d'impôt sur leurs revenus. Les médias s'animent lorsqu'on apprend qu'une entreprise canadienne, un politicien, un homme d'affaires ou un professionnel canadien a eu recours à un paradis fiscal. Qu'en est-il des athlètes? Est-il compatible d'en faire des modèles nationaux pour les jeunes s'ils ont opté pour l'exil fiscal?

Pourquoi Milos Raonic a-t-il choisi de vivre à Monaco?

Sur le portail internet de l'Association de tennis professionnel (ATP), on peut lire que Milos Raonic est né à Podgorica, au Monténégro et que son lieu de résidence est : Monte-Carlo, Monaco.

Il y a quelque 37 000 habitants à Monaco, dont environ 29 000 étrangers attirés là par les avantages financiers offerts par la principauté.

On peut aussi y visionner un vidéo de quatre minutes, dans laquelle Milos nous présente son « exclusive guided » tour de Monaco. Mis en ligne le 9 février 2016, Raonic affirme qu'il y vit depuis quatre ans et nous fait part de ses endroits préférés.

À Monaco, il y a quelque 37 000 habitants, dont 8 000 Monégasques (possédant un passeport de Monaco) et environ 29 000 étrangers, des individus attirés là par des avantages financiers (absence d'impôt personnel sur le revenu, secret bancaire). On pourrait les qualifier de « Money-gasques ».

Dans un autre vidéo, publié celui-là sur le site de Moneysense, un magazine canadien de conseil de gestion des finances personnelles, Raonic nous explique qu'il a une grande aversion pour les risques financiers. Depuis qu'il a 10 ans, il a pris l'habitude d'épargner 90% des revenus qu'il gagne au tennis.

On peut donc en conclure qu'il s'est installé dans un paradis fiscal pour éviter les impôts canadiens. Bien entendu, s'il gagne une bourse à Toronto, ou en Angleterre, un montant d'impôts est prélevé à la source, mais il peut le diminuer en soustrayant les dépenses encourues pour participer au tournoi.

Comment le Canada est devenu une puissance mondiale en tennis?

Avec l'émergence de Raonic, Pospisil, Bouchard et la relève, le Canada est devenu depuis deux ans une puissance mondiale en tennis. Comment? À compter de 2007, Tennis Canada s'est inspiré du modèle français et a mis sur pied un programme élaboré d'encadrement et de développement de l'élite au cœur duquel il y a le Centre national d'entraînement du parc Jarry, et toute une équipe d'entraîneurs et spécialistes (kinésis, physios, médecins, etc.). 12 millions de dollars par an sont investis dans le développement de cette élite. Avant 2007, Tennis Canada n'investissait que 3 millions par an pour accompagner les joueurs et joueuses canadiens.

Dès l'âge de 16 ans, Raonic a été de la première cohorte de bénéficiaires de ces services, à Montréal. Trois ans plus tard, Tennis Canada l'a envoyé à Barcelone s'entraîner avec l'élite mondiale du tennis.

Ses revenus et perspectives de revenus devenant importants, Raonic s'est installé début 2012 à Monaco, où il n'y a pas d'impôt sur le revenu des individus.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire si on consulte la liste des 40 joueurs masculins les mieux classés de l'ATP (au 2 août 2016), la majorité déclare vivre dans leur pays d'origine. Seuls huit d'entre eux vivent dans le paradis fiscal de Monaco, et les huit sont originaires des pays de l'Est : Raonic, Djokovic, Berdych, Cilic, Tomic, Dolgopolov, Dimitrov, Zverev. Il y a aussi les joueurs français qui déclarent pour la plupart vivre en Suisse, pour des raisons fiscales.

Raonic, Rusedski et les curiosités du «branding» national

Les médias mentionnent souvent que Raonic réécrit l'histoire du tennis au Canada. Par exemple, il aurait été le premier Canadien (masculin) à se rendre en finale d'un tournoi du grand chelem, ou à être classé dans le top 10. Ce n'est pas exact. Greg Rusedski, Canadien né à Montréal et ayant appris tout son tennis ici, a joué la finale d'un grand chelem en 1997, le US Open. Il a même été classé 4e joueur au monde et et remporté la finale de la Coupe du Grand Chelem en 1999.

Comment expliquer que Rusedski semble avoir été effacé des registres de l'histoire officielle du tennis canadien? C'est qu'à compter du 22 mai 1995 (à l'âge de 22 ans), il a décidé de représenter l'Angleterre qui lui offrait à l'époque de meilleures possibilités d'encadrement pour développer son tennis (sa mère était d'origine britannique).

Étonnant non? Rusedski, qui est né au Canada et y a vécu jusqu'à ses 22 ans, serait étiqueté... non canadien, alors que Raonic, né au Monténégro (ex-Yougoslavie) et enregistré comme résidant dans un paradis fiscal, est étiqueté Canada.

Exil fiscal... modèle national?

Milos Raonic a régulièrement participé à la Coupe Davis et a représenté le Canada aux Jeux olympiques de Londres en 2012, mais il n'ira pas à ceux de Rio. Il a bénéficié de la Coupe Rogers et participé à sa promotion. Comme l'écrit Jacques Fontanel, le sport « « constitue une vitrine des valeurs nationalistes, il se présente comme vecteur positif de l'unité nationale »(2009). Tennis Canada a joué à fond cette carte.

Avez-vous déjà vu un autre joueur de tennis portant la devise de son pays lors d'une compétition autre que la Coupe Davis?

Le sommet de ce marketing identitaire nationaliste a peut-être été atteint à la Rogers Cup de Toronto en 2014, alors que le Canada émergeait comme puissance mondiale en tennis. Tennis Canada a alors eu recours abondamment à une publicité, dont le slogan était « Tennis is Canada ». On y voit principalement les vedettes du tennis canadien (Raonic, Pospisil, Nestor...) sur fond de drapeau du Canada. Ces trois athlètes sont enregistrés comme résidents de paradis fiscaux sur le site de l'ATP (Pospisil et Nestor, aux Bahamas).

Est-ce vraiment des citoyens canadiens modèles? Si oui, le tennis fait preuve d'une éthique boiteuse. Tennis Canada peut considérer que ces athlètes d'exception lui assurent de bons retours financiers en participant à la promotion de la Rogers Cup (dont une partie des profits sont réinvestis dans le développement du tennis au Canada), mais cela n'en fait pas pour autant des citoyens canadiens exemplaires.

Ici, Raonic porte la plupart du temps sur le court des vêtements aux couleurs du drapeau canadien, voire le logo de la feuille d'érable. À la Rogers Cup de 2014, à Toronto, il portait un t-shirt rouge avec la feuille d'érable stylisée sur laquelle était inscrite la devise du Canada «Ad mare usque ad mare». Avez-vous déjà vu un autre joueur de tennis portant la devise de son pays lors d'une compétition autre que la Coupe Davis? Bref, Raonic se prête abondamment à la publicité identitaire nationaliste. Probablement qu'il en tire profit, mais ne serait-ce pas aussi pour compenser, tenter de faire oublier son exil fiscal?

Raonic est Canadien et sur le plan tennis, il doit beaucoup à Tennis Canada qui a encadré et soutenu son développement. C'est pourquoi je considère gênant, inconvenant, que des athlètes favorisés, tout comme les autres professionnels canadiens, ayant bénéficié des impôts et infrastructures du Canada se désolidarisent de leurs concitoyens et choisissent de devenir exilés fiscaux.

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