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Caricature retirée: pression ou avertissement voilé ?

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Dans son édition du 8 mars 2017, le Courrier du Sud, hebdomadaire de Longueuil, a publié une caricature montrant le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, vêtu d'une djellaba et semblant lancer des pierres à l'ex-député Fatima Houda-Pepin. Le caricaturiste Jean-Marc Phaneuf l'a intitulée « 8 mars : journée de "la" femme ».

Informé de cette parution, le chef du cabinet du premier ministre a téléphoné à la haute direction de Transcontinental, propriétaire d'un grand nombre de médias au Québec, dont le Courrier du Sud, pour l'«informer» que cette caricature était de «mauvais goût». La direction a alors retiré la caricature du site internet, mais les 130 000 copies papier du journal étaient déjà en circulation.

Pourquoi s'adresser à la haute direction d'une entreprise propriétaire de dizaines d'hebdos plutôt qu'à la direction du Courrier du Sud? Pour que le message du premier ministre porte davantage?

Appel à la censure de la presse ?

Le chef de l'opposition, Jean-François Lisée, dit que le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, « appelle à la censure de la presse ».

Fatima Houda-Pepin, ex-députée et ex-vice-présidente de l'Assemblée nationale, maintenant chroniqueuse au sein du groupe Quebecor, dénonce, elle aussi, ce qu'elle qualifie «d'intimidation» à l'endroit de la haute direction du groupe Transcontinental, et par-delà de la presse, par le premier ministre.
« «Quand vous êtes rendu à questionner la ligne éditoriale d'un journal et que ce questionnement vient du cabinet du premier ministre, c'est une menace à peine voilée, c'est une ingérence directe dans la liberté d'expression des médias et ce n'est pas seulement le Courrier du Sud qui doit être inquiété de ça, c'est tous les médias qui doivent être inquiétés».

L'opposition et la direction de Transcontinental et d'autres médias écrits s'inquiètent d'autant plus en raison de la position de «vulnérabilité» des médias écrits, au moment même où est à l'étude le projet de loi 122 sur l'autonomie des municipalités. Ce projet de loi pourrait faire disparaître l'obligation qu'ont actuellement les municipalités de publier les avis publics dans les journaux locaux et régionaux, privant ainsi ces médias écrits d'un montant pouvant représenter jusqu'à 20 millions de dollars par an. Les dirigeants de Transcontinental ont même plaidé à l'Assemblée nationale au début du mois afin de s'opposer à ce projet de loi.

Enjeu important pour un éditeur et imprimeur comme Transcontinental qui possède une bonne part des médias régionaux et locaux écrits au Québec, soit plus de 80.

Lapidation? Meurtre?

Le premier ministre en a rajouté en disant que cette caricature dépeignait un «meurtre».

Voici ce que le caricaturiste Jean-Marc Phaneuf a répondu à M. Couillard: «Calmez-vous, M. Couillard, il ne s'agit pas de meurtre. Il s'agit de lancer des cailloux à une femme, et vous avez fait beaucoup plus que ça envers Mme Houda-Pepin.» M. Couillard veut «bâillonner les gens qui le critiquent, comme il a tenté de bâillonner une femme qui l'a critiqué». Effectivement, Fatima Houda-Pepin, a été expulsée du caucus du parti libéral il y a 3 ans par le premier ministre Couillard, à la suite d'un désaccord profond sur la question de l'encadrement du port des signes religieux.

Mme Houda-Pepin en rajoute: «La caricature ne dit pas qu'il y a un meurtre, avez-vous vu quelqu'un de mort là-dedans? Moi, j'ai vu deux personnes debout.»

Nombre de personnes peuvent être choquées par cette caricature. Certains vont trouver cette caricature de mauvais goût.

Nombre de personnes peuvent être choquées par cette caricature. Certains vont trouver cette caricature de mauvais goût. Il s'agit d'une évocation métaphorique des relations tendues, tumultueuses, entre le premier ministre et l'ex-députée libérale, des relations qui sont «à couteaux tirés» depuis quelques années autour de la question de l'encadrement des signes religieux.

Mais dans les faits, si on regarde bien la caricature, il n'y a aucune connotation graphique ou évocation visuelle de «meurtre», ou marques de sang, marques de coups ou blessures.

Pourquoi alors conclure que ce dessin dépeint-il un meurtre?

Occasion manquée et avertissement voilé

Il faut ajouter que depuis quelque temps le premier ministre est critiqué parce qu'il a fait échouer un large consensus qui se dessinait entre les partis politiques et au sein de la population à l'effet de restreindre le port de signes religieux pour les représentants de certaines professions ayant un statut d'autorité.

Le 14 février dernier, le premier ministre Couillard a profité du fait que Charles Taylor, le coprésident de la Commission Taylor-Bouchard renie les recommandations de son propre rapport et décide de renoncer à toute forme d'encadrement des signes religieux, pour adopter la même position.

Philippe Couillard est aussi critiqué sur les réseaux sociaux où on évoque son séjour professionnel de 4 ans en Arabie saoudite. On s'y interroge à savoir si ce séjour ne l'amènerait pas à « mélanger » affinités personnelles et le politique. (« Quand le premier ministre fait des pressions pour qu'une caricature (...) soit retirée, il envoie le message que pour lui, les références négatives à l'islam, c'est personnel. » Ravary, 15 mars 2017)
Dans ce contexte, il n'est pas rassurant, de découvrir qu'un premier ministre fait part de ses humeurs et de ses goûts directement à la haute direction d'un grand groupe de presse. Même si on ne peut pas parler «d'intimidation», il s'agit néanmoins d'un avertissement à peine voilé qui ne provient pas d'un maire de petite municipalité, mais du chef de l'État. Il n'est pas souhaitable que les goûts et humeurs personnels d'un chef d'État deviennent un guide du contenu éditorial des médias du Québec, une invitation à l'autocensure.

Afin d'ajouter son grain de sel à ce débat, le caricaturiste Serge Chapleau a produit une caricature le 15 mars dans La Presse+. Intitulée «Ceci n'est pas un meurtre c'est une caricature», où l'on voit le premier ministre Couillard qui étrangle Fatima Houda-Pepin, et où celle-ci est doublement en difficulté, car son corps est suspendu dans le vide sur le bord d'un précipice. La haute direction de La Presse+ ne devrait pas recevoir de coup de téléphone. Le différend entre Mme Houda-Pepin et M. Couillard est dans cette caricature dépouillé de toute allusion à la culture arabo-islamique.

Pour clarifier tout cela, et éviter une trop grande accumulation des non-dits, car en fin de compte les non-dits contribuent à un climat non sain, voire malsain, notre premier ministre devrait suivre Gérard Bouchard qui lui est resté fidèle aux recommandations du rapport Bouchard-Taylor sur la question de l'encadrement des signes religieux.

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