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Quelle souveraineté pour l'Ukraine?

17/09/2014 11:49 EDT | Actualisé 17/11/2014 05:12 EST

Depuis le début du mouvement de l'Euromaïdan et jusqu'aux derniers événements dans le Donbass, nombreuses sont les voix appelant à la retenue envers la Russie. Selon elles, la communauté internationale devrait faire preuve de compréhension envers la politique menée par Vladimir Poutine. Utilisant divers arguments historiques, démographiques et géopolitiques, ils défendent les projets du Kremlin rattachant l'Ukraine à la Russie. Ces arguments font cependant fi d'une question centrale : quid de la souveraineté ukrainienne?

La chasse gardée de la Russie

Habituellement, la rhétorique de ces commentateurs commence par un rappel des liens historiques entre la Russie et l'Ukraine. Deuxièmement, ils insistent sur la présence d'une forte population russe et russophone, dont les liens avec la Russie devraient être pris en compte. Finalement, ils montrent de la compréhension envers les craintes géopolitiques de Moscou, qui aurait le droit de bénéficier d'une zone neutre à ses frontières.

Si nous suivons cette rhétorique, le monde devient un vaste terrain de chasse où certains prédateurs auraient leur propre territoire, pour des raisons historiques, culturelles ou géopolitiques. Si cette logique a prévalu pour la majeure partie de notre histoire contemporaine, elle doit être rejetée au XXIe siècle, autant par l'Ouest que par la Russie. Cela est d'autant plus vrai dans le monde démocratique, où les peuples peuvent choisir l'orientation géopolitique de leur pays.

Attitude colonialiste

Ces partages de territoires sont fondés sur une attitude colonialiste selon laquelle les peuples n'ont pas leur mot à dire et devraient se plier à ce système de sphères d'influence. Tout comme l'Afrique au XIXe siècle et l'Europe Centrale au XXe siècle, l'Ukraine pourrait être la victime de cette logique. Ce n'est pas étonnant si la plupart des argumentaires soutenant un règlement à l'amiable sur l'Ukraine ignorent la question fondamentale de l'opinion des Ukrainiens eux-mêmes.

En effet, si nous considérons la perception des Ukrainiens, nous avons une tout autre vision des choses. Par exemple, au niveau historique, le passé commun a certes créé de nombreux liens, mais il a aussi laissé de profondes marques. Ainsi, beaucoup d'Ukrainiens ont de sombres souvenirs de la période soviétique, pendant laquelle des millions d'Ukrainiens furent tués. Ce fut aussi une période marquée par des politiques de russification et de forte immigration depuis les territoires russes. C'est pour toutes ces raisons que de nombreux Ukrainiens rejettent cette période.

Au niveau politique, les Ukrainiens, autant ukraïnophones que russophones, connaissent si bien la Russie qu'ils sont au courant des problèmes de leurs voisins et montrent peu d'enthousiasme pour les projets d'union avec Poutine. Tous les sondages montrent que les Ukrainiens préfèrent un avenir européen à un destin lié à la Russie, même dans les régions orientales. Ce n'est pas un hasard si le Parti des Régions du président déchu Viktor Ianoukovytch, populaire dans les régions du sud et de l'est, se prononçait lui-même en faveur de l'euro-intégration.

La volonté ukrainienne

Si les Ukrainiens expriment depuis des années leur préférence pour une orientation vers l'Ouest, de quel droit pourrions-nous la rejeter? Le régime de Ianoukovytch a trahi le pays en revenant sur son engagement de signer l'Accord d'association avec l'Union européenne (UE) et il a été renversé par la rue. Depuis, le parlement a poursuivi la route vers l'Europe et les électeurs ont plébiscité cette orientation en élisant un président pro-européen en mai. De plus, tous les sondages montrent que les partis pro-européens ont le vent dans les voiles pour les élections législatives d'octobre. Les Ukrainiens se dirigent résolument vers Bruxelles.

Quant à l'éloignement de la Russie, il faudrait que Moscou cesse de crier au complot à chaque fois qu'un pays voisin se détourne de lui. En effet, la logique de la force et de l'agression ne peut qu'entraîner le rejet, tel que le montre le cas ukrainien. Ainsi, alors que l'idée d'une adhésion à l'alliance militaire de l'OTAN était loin de faire l'unanimité au sein de l'opinion publique ukrainienne il y a quelques mois, l'agression russe l'aura convaincue qu'il s'agit du seul remède contre l'ingérence russe.

Logique poutinienne

La raison pour laquelle Poutine refuse de considérer ces faits trouve sa source dans son refus d'accepter la réalité d'une opinion publique indépendante et critique. En effet, selon lui, tous les changements de régime, des révolutions de couleur au printemps arabe, sont l'œuvre de la CIA et ne reflètent pas une quelconque volonté populaire. Dès lors, il n'y a que la logique de la force qui puisse prévaloir, et tant pis pour ce que les gens pensent.

Alors que l'UE offre des perspectives aux citoyens ukrainiens à coup de réformes, programmes d'aide, investissements, visas et bourses d'études, la Russie utilise le chantage du robinet à gaz et des sanctions. Si un pays ne veut pas rejoindre l'UE, il n'aura pas de sanctions de Bruxelles. Tout le contraire est vrai pour un pays «appartenant» à la Russie qui se dirige vers l'UE: il se verra automatiquement frappé de sanctions, comme la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine le furent.

Souveraineté pour l'Ukraine

Maintenant, nous nous retrouvons dans la situation absurde où la Russie est à la table des négociations avec le pays qu'elle est en train d'occuper et Moscou prétend dicter aux Ukrainiens la forme que devrait prendre leur État et les accords internationaux qu'ils peuvent signer. Le pire, c'est que certains chefs d'État et commentateurs occidentaux semblent enclins à régler le conflit à l'amiable avec Poutine, au détriment de la volonté ukrainienne.

Il est temps de refuser cette logique, de reconnaître le droit des Ukrainiens de décider de leur propre sort et de les aider. L'Ukraine a le droit de signer les accords internationaux qu'elle souhaite, de rejoindre les alliances militaires qu'elle veut et de défendre son territoire comme elle l'entend, notamment en recevant de l'aide militaire externe. Les seules limites sont celles du droit international, et non pas celles définies par le Kremlin.

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