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La religion dérange, la recherche aussi

08/12/2016 08:14 EST | Actualisé 08/12/2016 08:14 EST

Ce billet de blogue est un texte collectif dont la liste des signataires se trouve en pied de page.

Dans les lignes qui suivent, nous répondons au blogue intitulé «Le rôle de la religion dans la radicalisation menant à la violence», publié sur le Huffington Post Québec le 23 novembre 2016. Nous partirons de la critique principale que formulent ainsi les auteurs: «[...] L'étude en question cherche à établir un rapport entre les jeunes sans appartenance religieuse et l'appui à la radicalisation menant à la violence, en laissant entendre que des personnes athées et/ou agnostiques sont plus susceptibles d'adopter des idées radicales que des personnes croyantes

Il importe de noter d'emblée que notre recherche portait de façon large sur les déterminants du soutien à plusieurs formes de radicalisation violente : religieuses, sociopolitiques et idéologiques et, contrairement à ce que nos critiques affirment, nous ne prétendons aucunement que « la religion n'a absolument rien à voir » avec la radicalisation violente. Il ne fait aucun doute que la radicalisation violente peut être revendiquée au nom d'une religion, cela relève du truisme. Il importe cependant de rappeler que la radicalisation violente n'est pas le monopole des religions, elle est aussi le fait d'extrémismes politiques de droite comme de gauche, de néonazis, de suprématistes blancs et de bien d'autres encore. Religieuse ou non, la radicalisation violente obéit à une même logique : exclure, voire éliminer l'Autre, dont le seul crime est celui d'être trop différent. La récente actualité politique à l'étranger illustre bien cette triste réalité, notamment l'augmentation des crimes haineux et des violations des droits humains.

Centrés sur la question du religieux, nos critiques ont ignoré les bonnes nouvelles, celles-là mêmes que nous rapportent nos jeunes collégiennes et collégiens : le vivre-ensemble se porte plutôt bien dans les cégeps, malgré la présence d'un phénomène de discrimination qu'il importe de ne pas minimiser. Ainsi en est-il du soutien à la radicalisation violente que la grande majorité des jeunes répondants condamnent. Rappelons donc qu'il importe de lire notre rapport au complet sans se contenter de sélectionner, en les fragmentant et en les décontextualisant, les résultats qui épousent le mieux les a priori du lecteur.

Nous avons cherché à identifier les facteurs qui, chez les jeunes et selon eux, favorisent le soutien à la radicalisation violente (facteurs de risque) et ceux qui, au contraire, le modèrent ou l'empêchent (facteurs de protection). Parmi les facteurs de risque, nos résultats suggèrent que près de la moitié des jeunes (44%) souffrent de détresse émotionnelle (dépression et anxiété), près de la moitié (47%) se perçoivent comme discriminés (au collège, au travail), et encore près de la moitié (46%) rapportent avoir subi de la violence ou en avoir été témoins. Il est vraiment surprenant que nos critiques n'aient pas souligné ces résultats, lesquels illustrent pour nous chercheurs, intervenants sociaux et cliniciens, une souffrance sociale majeure. Les jeunes nous le disent, et il est urgent de les écouter et d'agir collectivement.

Nos résultats ne suggèrent cependant pas que les jeunes dépressifs soutiennent tous la radicalisation violente : ce n'est pas le cas, de la même manière que les jeunes victimes de violence ou de discrimination ne vont pas tous et toutes se diriger vers des choix extrêmes. Par contre, lorsque la dépression se combine à des expériences de violence et/ou de discrimination, les probabilités de soutien à la radicalisation violente augmentent. C'est donc la combinaison de ces facteurs de risque (et non chaque facteur à lui seul) qui détermine partiellement le soutien à la radicalisation violente.

Certains facteurs de protection viennent modérer cette combinaison. Il s'agit du soutien social, de l'estime de soi individuelle et collective, et de la religiosité. Pour ce qui est du soutien social, les amis et les proches qui offrent de l'aide et du support aux jeunes qui traversent des moments difficiles (séparations, deuils, humiliations, dépression, violence subie, discrimination) vont contribuer à enrayer le processus de soutien à la radicalisation violente. Quant à l'estime de soi individuelle et collective, nos résultats suggèrent que le soutien à la radicalisation violente est modéré par deux facteurs : une identité collective forte pour l'individu, et une bonne image du groupe d'appartenance dans la société. Enfin, la religiosité, qui se traduit par la pratique religieuse personnelle (religiosité intrinsèque) et la pratique religieuse sociale (religiosité extrinsèque), permet de donner sens aux difficultés que peuvent traverser des jeunes, notamment quand il s'agit de détresse émotionnelle associée à des sentiments d'exclusion/discrimination ou à des expériences de violences subies. La religiosité permet aussi de tisser des liens sociaux qui, à leur tour, produisent du soutien social.

Ceci ne signifie aucunement que les personnes sans affiliation religieuse (athées ou agnostiques) ne sont pas en mesure de donner sens à leur souffrance personnelle et sociale, ou qu'elles ont un penchant pour la violence! Notre recherche souligne simplement un résultat inattendu, à savoir que les jeunes de nos cégeps font de la religiosité une de leurs stratégies de résolution de problèmes, et que cette ressource les protège de la sympathie pour la radicalisation violente.

Que les questions de religion et de religiosité suscitent de vives réactions n'est pas surprenant. Au Québec, la question religieuse a tristement marqué notre mémoire collective. Mais réduire, en 2016, le fait religieux à sa dimension violente (certes réelle à certains égards), c'est une position un peu simpliste qui nie la parole des principaux concernés : nos jeunes.

Nous comprenons très bien que nos résultats de recherche puissent déranger. Notre équipe de Recherche et Action sur les Polarisations Sociales (RAPS) basée au centre de recherche SHERPA est ouverte à toute critique constructive, en autant que celle-ci soit basée sur des données empiriques et un dialogue qui ne se fondent pas sur des vérités préétablies responsables du climat de polarisation sociale actuel. Nous sommes une cinquantaine de femmes et d'hommes, intervenants sociaux, acteurs communautaires et gouvernementaux, professeurs de cégeps, cliniciens et chercheurs des plus grandes universités québécoises. Nous comptons parmi nous des athées, des agnostiques, des polythéistes, des animistes, des monothéistes et nous avons en commun le projet d'une société laïque où nos jeunes ont une véritable voix. Encore faudrait-il les écouter.

Ce texte est cosigné par : Abdelwahed Mekki-Berrada, Ph.D., Professeur en anthropologie de la santé mentale, des migrations forcées et de l'islam à l'Université Laval; Cécile Rousseau, M.D., Professeure en Psychiatrie transculturelle, Université McGill; Habib El-Hage, Ph.D., Intervenant social et chercheur au Collège Rosemont; Ghayda Hassan, Ph.D., Professeure en psychologie interculturelle, UQAM; et Yousef Oulhote, PhD., Chercheur en biostatistique, Université Harvard.

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- Le rôle de la religion dans la radicalisation menant à la violence (texte collectif)

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