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Alexandre Taillefer, pour que la mort de son fils ne soit pas vaine

Depuis le départ de son garçon, l'homme d'affaires mène une véritable croisade contre le suicide.

02/12/2017 10:48 EST | Actualisé 02/12/2017 10:48 EST
RADIO-CANADA

Ce mardi, vous regarderez peut-être le troublant documentaire Bye, à Radio-Canada. Le lendemain, le 6 décembre, il y aura deux ans que Thomas, le fils d'Alexandre Taillefer, s'est enlevé la vie, à l'âge de 14 ans.

Depuis le départ de son garçon, l'homme d'affaires mène une véritable croisade contre le suicide. Pour que la mort de son fiston ne soit pas vaine.

Lors du passage d'Alexandre Taillefer à Tout le monde en parle, en 2016, Jean-Philippe Dion, qui compose de près avec la maladie mentale dans sa famille, a été bouleversé par les propos de l'ex-dragon.

Quelques jours plus tard, Dion sollicitait un rendez-vous avec Alexandre Taillefer pour lui proposer de concevoir, avec Productions Déferlantes, un documentaire qui aurait l'objectif de sonner l'alarme sur l'urgence d'agir en matière de suicide, de santé mentale et de cyberdépendance, particulièrement chez les adolescents.

L'émission spéciale, poignante, où Alexandre Taillefer relate le drame qui a ébranlé sa famille, et où on part à la rencontre d'adolescents hélas bien trop touchés, eux aussi, par la thématique, sera finalement en ondes mardi, le 5 décembre, à 21h, à Radio-Canada. Elle s'intitule Bye parce que c'est là le seul mot, aussi court que cruel, que Thomas a laissé à ses parents et sa sœur Daphnée, sur un post-it, avant de s'en aller.

La société d'État a non seulement accepté de présenter Bye, mais a aussi choisi de s'investir pleinement dans la mission portée par Alexandre Taillefer en assurant un large rayonnement à Bye, avec une diffusion multiplateforme (à Radio-Canada, Radio-Canada Première et sur la page Facebook de Radio-Canada Télé mardi) et un prolongement sous forme de table ronde animée par Catherine Perrin avec des spécialistes, mardi, à 22h, à Radio-Canada Première, et sur la page Facebook de la chaîne.

Bye sera en outre disponible en rattrapage sur Tou.tv et, le mercredi 6 décembre, l'édition de Médium large, à Radio-Canada Première, comportera un segment dédié au documentaire, avec Alexandre Taillefer comme invité.

Une initiative qui s'inscrit tout à fait dans le mandat de Radio-Canada, croit Dominique Chaloult, directrice générale de la télévision de l'institution. La date de diffusion de Bye n'a toutefois pas été établie en fonction du triste anniversaire du décès de Thomas : ce sont plutôt des impératifs de grille qui ont guidé le choix de la case-horaire.

Dangereuse cyberdépendance

Après le visionnement de presse de mardi dernier, Alexandre Taillefer s'est longuement adressé aux journalistes pour dépeindre les fondements de sa démarche, et ce qu'il en espère.

«On ne met pas les efforts requis au niveau de la santé mentale», a-t-il commencé, avant de se lancer dans une explication détaillée et documentée des chiffres présentement alloués à la prévention et au traitement de la santé mentale dans la province, versus ce qui devrait être.

Il déplore l'absence d'un guichet unique voué à la santé mentale dans le système de santé global, arguant que les ressources présentement en place sont désorganisées, et réclame du gouvernement un investissement supplémentaire d'un demi-milliard en santé mentale. Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a accepté de recevoir Alexandre Taillefer et de discuter de la question avec lui. Un extrait de l'échange est d'ailleurs inséré dans Bye.

«On consacre un peu plus de 2% de notre budget en santé mentale. 1,2 milliard par année. C'est complètement ridicule. Si vous voulez avoir accès à de la psychothérapie, ce n'est pas remboursé par le gouvernement. Si vous passez par le CLSC, il y a des délais d'attente de six mois, un an. Et on ne parle même pas de psychiatrie.»

«C'est 5% de la population qui, à chaque année, souffre de ce type de problèmes, et n'est pas soutenu. Les problèmes de santé mentale ont des répercussions au niveau du système de santé. Il y a aujourd'hui des démonstrations très claires, un peu partout - en Angleterre, par exemple, où le travail a été parmi les mieux faits – que de donner accès à de la psychothérapie, à huit séances, va changer la vie des gens de façon très, très claire».

La jeune génération fait aujourd'hui face à des problématiques qu'on n'aurait même pas pu imaginer il y a quelques années, signale Alexandre Taillefer. La cyberdépendance doit désormais être traitée de la même façon qu'une addiction à la drogue, à l'alcool ou au jeu, martèle-t-il, considérant que les cas de dépression et d'anxiété chez les 10 à 20 ans ont augmenté de 35% en raison des enjeux liés aux écrans. Un accroissement du nombre de suicides a notamment été observé depuis 2014, et on remarque que les enfants, les 13-25 ans, sont de plus en plus à risque.

«À partir du moment où quelqu'un souffre d'une dépendance, il a une chance sur dix de faire une tentative de suicide. Une chance sur dix! C'est un fléau incroyable. On le sait, aujourd'hui : les tentatives de suicide sont beaucoup plus létales chez les garçons que chez les filles, mais il n'y a pas plus de tentatives chez les garçons que chez les filles. Le nombre de tentatives est à peu près équivalent, mais elles sont à peu près quatre fois moins létales chez les filles que chez les garçons.»

Cesser d'ostraciser

Alexandre Taillefer et sa conjointe, Debbie, n'étaient pas sans savoir que l'obsession de leur fils pour l'ordinateur n'était pas saine. L'adolescent s'isolait, n'avait que son monde virtuel comme valorisation et avait pris du poids, plus d'une trentaine de livres, avant de s'enlever la vie.

Des spécialistes ont été consultés. Thomas a même séjourné à l'hôpital. Le seul diagnostic émis par les professionnels sollicités fut celui de la sur-douance. Alexandre Taillefer devient à la fois émotif et en colère en y repensant.

«Debbie et moi sommes passés à travers sept, huit rencontres avec des intervenants différents, et il n'y a pas un tabarnac qui m'a dit qu'il y avait un risque de suicide...»

La clé de la solution, estime-t-il, se trouve dans l'adage «mieux vaut prévenir que guérir».

«Le curatif mange déjà 45% de notre budget et va en manger 60%. Le vieillissement de la population fait qu'on n'aura tout simplement plus les moyens de faire autre chose que de soigner notre monde. Quand on soigne du curatif, on ne fait pas le meilleur investissement qu'une société peut faire. Le meilleur investissement qu'une société peut faire, c'est en prévention. Prévention de la santé mentale, de la santé physique, et naturellement en éducation. Les psychopédagogues, aujourd'hui, dans les écoles, c'est fini. Il y a des écoles privées qui en ont encore, mais dans les écoles publiques, ça n'existe plus.»

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Alexandre Taillefer illustre la réalité du suicide au Québec sous forme de pyramide : 27 000 tentatives seraient commises chaque année. Du nombre, environ 1100, soit 4,5%, se solderont par un décès. Plus haut, on évalue à 400 000 le nombre de personnes qui songent chaque année à attenter à leurs jours. Et c'est autour de 1,5 million de Québécois qui souffriraient d'un trouble de santé mentale, quel qu'il soit.

«La question de la santé mentale est encore extrêmement taboue. On a encore beaucoup de misère. Dans notre imaginaire collectif, la santé mentale, c'est des ceintures de contention, des chambres capitonnées, et ça, c'est un autre énorme problème», siffle Alexandre Taillefer, relevant que les situations de psychiatrie légère côtoient les cas plus lourds, en raison de la désinstitutionalisation.

«Il faut comprendre que, ce qui se passe dans notre tête, c'est aussi important que ce qui se passe physiquement. On se vante, aujourd'hui, de faire du gym, d'être en forme, de bien manger ; christie, est-ce qu'on peut adresser les questions de santé mentale de la même façon? Moi, je le dis : je suis dépressif. Ça m'arrive, une fois par mois, de ne pas pouvoir entrer au bureau, parce que je ne suis pas bien. Je m'en vais dans mon bain, et j'attends que ça passe. Est-ce qu'on peut en parler publiquement? Est-ce qu'on peut arrêter d'ostraciser les enjeux de santé mentale, et trouver que c'est tout aussi normal que quelqu'un qui a une grippe? Si quelqu'un dit qu'il a la grippe, personne ne va freaker. Mais qui parle d'avoir fait une dépression ou d'être anxieux? Personne!»

«C'est tough»

Alexandre Taillefer ne le cache pas : la vie est tough depuis que Thomas a quitté les siens. Il fonde énormément d'espoir en ses échanges avec le ministre Barrette et espère que le message porté par Bye sera entendu, partagé et compris, et qu'il débouchera sur des résultats concrets.

Il souligne comme une avancée le fait que Facebook ait annoncé, la semaine dernière, son intention de mettre à profit un système d'intelligence artificielle pour détecter les propos desquels se dégageraient des idées suicidaires.

Alexandre Taillefer est mieux placé que quiconque pour témoigner de la gravité de la situation en ce qui a trait à la maladie mentale et ses répercussions : devenu en quelque sorte porte-étendard de la cause, il reçoit une cinquantaine de messages par semaine de gens en détresse, parents ou enfants, et parfois même de personnes sur le point de passer à l'acte.

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«C'est arrivé à trois reprises qu'on a dû appeler la police, et on a réussi à intervenir. Parce que le système d'intervention fonctionne : à partir du moment où tu appelles la police, c'est incroyable tout ce qu'ils vont faire pour te retrouver...»

«C'est un choix de société, continue Alexandre Taillefer. Il faut reconnaître qu'on a un problème majeur, et il faut qu'on alloue les sommes requises pour s'y adresser. Je pense que, politiquement parlant, tant que ça ne devient pas une volonté puissante, on ne va avoir que des grenailles. Il faut continuer à faire la promotion de ce combat-là, de l'importance de mettre en place des solutions pour la santé mentale. Je ne peux pas porter ça tout seul.»

«Si la mort de Thomas sert à faire avancer ça un peu, christie, on va avoir réussi quelque chose...», décrète Alexandre Taillefer, en retenant ses larmes.

Bye, ce mardi, 5 décembre, à 21h, à Radio-Canada, Radio-Canada Première et sur la page Facebook de Radio-Canada Télé.

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