BIEN-ÊTRE

«Les secrets des Vietnamiennes» : Kim Thúy concocte un livre culinaire… touchant

Plus que des recettes!

06/11/2017 10:43 EST | Actualisé 06/11/2017 17:42 EST

Certains livres de recettes sont élaborés avec un tel souci esthétique qu'ils sont à la fois pratiques et magnifiques. Le livre de Kim Thúy va plus loin encore. La nourriture étant l'un des moyens prisés des Vietnamiens pour exprimer leur affection, on sent à travers les pages de cet ouvrage une ode aux saveurs et aux odeurs.

On découvre grâce au travail de la photographe Sarah Scott – et quelques sublimes photos d'archive – des extraits d'une culture fascinante, sa beauté, sa richesse, ses nuances et son âme. On jouit d'un accès privilégié à la famille de la plus célèbre Vietnamienne du Québec, à ses tantes et à sa mère, à la vie qui défile sur leurs visages, marqués par une histoire que l'écrivaine nous dévoile bribe par bribe, dans ses romans et dans ses recettes.

Courtoisie

Pourquoi est-ce important pour toi de transmettre la culture vietnamienne aux Québécois?

« Le bon verbe, c'est « partager », parce que je la découvre presque en même temps. Je sais que tel poème existe, car je connais une phrase ou deux. Mais la différence entre toi et moi, c'est que je sais que ça existe, alors je vais le chercher, j'en découvre davantage et je veux partager la beauté que je découvre. Autant dans les romans que dans les plats. Par exemple, un chef m'a expliqué que la cuisine française ne combine jamais le porc haché et les crevettes. Ce ne sont pas deux goûts qu'on met ensemble pour eux. C'est l'une des particularités de la bouffe vietnamienne. Je l'ignorais. »

Courtoisie

Depuis le début des vagues d'immigration vietnamienne au Québec, votre culture fait sa place peu à peu. Est-ce que je me trompe, si j'affirme que c'est particulièrement le cas depuis 10 ans?

« C'est vrai! Parce qu'on commence à avoir une voix. On est capable de mettre des mots sur ce qu'on a traversé, sur ce qu'on vit et sur notre vision du futur. On devient des citoyens engagés, présents, et pas seulement des gens qui apprennent à être des citoyens. On n'est plus dans la survie, mais dans la vie. La différence est là. Récemment, j'ai retrouvé une amie de mon primaire. Quand on s'est revues, elle ne me reconnaissait pas, même si elle se rappelait de son amie vietnamienne et de mon nom complet. J'ai réalisé qu'à l'époque, je ne parlais pas français et qu'elle ne connaissait rien de moi. Je n'avais pas de voix. Quarante ans plus tard, nous sommes dans la vie. Les Vietnamiens sont engagés à tous les niveaux, en politique, en art, en affaires, etc. »

Tu as été propriétaire d'un restaurant dans le passé. Est-ce que ça te manquait de consacrer une grande partie de ton temps à la cuisine vietnamienne?

« Pas du tout! J'ai ouvert le resto parce que je croyais que personne ne m'engagerait comme avocate. Je me suis inventé un emploi. Je n'ai pas du tout cet amour-là. Quand mes enfants ne sont pas à la maison, les légumes gèlent dans le frigo. Je ne fais pas à manger quand je n'ai pas à cuisiner pour eux. La cuisine est toujours dirigée vers les autres. »

Tu écris dans le livre que toutes les attentions que tu portes pour nourrir les tiens est ta façon d'exprimer l'affection que tu ne verbalises pas. Explique-moi.

« Ce n'est pas dans nos habitudes de dire « je t'aime », « tu me manques » ou « je suis fier de toi ». Mes parents ne disent pas ça. Quand je voyais les Québécois se dire ça, je trouvais ça l'fun, mais je me suis posé la question : « Si on ne se le dit pas, est-ce qu'on s'aime moins? » Mais non! Il y a plusieurs façons de montrer son affection. Pour moi, ça passe beaucoup par la nourriture. J'essaie de créer des souvenirs avec les saveurs, d'aller dans la mémoire des gens au point où ça fait partie de leur ADN. Par exemple, la sauce à spaghetti, il n'y en a pas une meilleure que celle de ta mère. Ça n'a rien à voir avec la sauce, mais avec l'amour que tu ressens pour elle et qui a grandi pendant 10 ou 20 ans. En quelque sorte, je suis en train d'implanter dans la tête de mes enfants des parties de moi. Cuisiner, c'est presque contrôler la mémoire de l'autre. C'est vicieux, ces p'tits Viet-là! »

Courtoisie

Comment expliques-tu qu'un livre surtout composé de recettes ait la capacité de toucher les gens?

« Il y a eu un moment de bonheur durant sa création. Pourtant, c'était un projet exigeant, qui impliquait énormément de monde, dans ma maison qu'on a transformée en studio, et ce, dans une période de temps très limitée. C'était chaotique! Mais lors de la dernière journée, la photographe est partie en pleurant. Elle ne voulait pas que ce soit terminé. Ses photos ont capté ce grand moment de complicité. On a réussi l'exploit que ça transparaisse. »

Au fond, c'est tellement plus qu'un livre de recettes.

« On voulait partager le bonheur qu'on a à être ensemble. Ma mère a 73 ans et mon père 78 ans. Sur les photos, on voit le travail du temps sur eux, leur fragilité. C'est un miracle que j'aie toutes mes tantes avec moi. On n'est pas tous arrivés au Canada en même temps ni de la même façon. Il y a tellement de familles vietnamiennes qui ont perdu des membres en cours de route. Je réalise à quel point j'ai la chance que ma famille soit vivante et dans mon quotidien. »

Courtoisie

Les recettes vietnamiennes sont des secrets sensibles et jalousement précieux, transmis de génération en génération dans la discrétion. Comment as-tu convaincu ta famille de divulguer vos secrets?

« D'abord, le livre ne révèle pas tant ces secrets. Je partage des recettes de base qui font partie de notre quotidien, alors je n'ai pas eu à convaincre ma famille. Ils m'ont dit oui aveuglément. En fait, même si on n'est jamais d'accord sur rien, on se soutient inconditionnellement. Quand j'ai ouvert mon restaurant, tout le monde était en désaccord, mais ils ont tous investi de l'argent et lavé la vaisselle. Mon oncle, qui est vice-président d'une grosse compagnie, s'est mis à quatre pattes pour laver le plancher, afin que tout soit prêt le lendemain. Un de mes frères quittait sa clinique dentaire plusieurs fois sur l'heure du diner pour venir laver la vaisselle. Peu importe le projet, ils sont là. »

VOIR AUSSI :