DIVERTISSEMENT

2Fik fait exploser les frontières de l’identité et du genre

«J’ai mes défauts et mes qualités je suis comme je suis, mais j’ai toujours été fasciné par l’identité de genre...»

31/08/2017 14:12 EDT | Actualisé 01/09/2017 09:33 EDT
2Fik

Depuis 12 ans, l'artiste 2Fik fait éclater les paradigmes identitaires, franchit les supposées limites des genres, réinterprète plusieurs tableaux classiques et propose au public de briser une série de tabous en s'amusant. Un peu plus d'un an après avoir fait sienne la Place des festivals pour s'approprier la Chasse-Galerie durant le FTA, voilà qu'il prend possession du Livart, un ancien presbytère transformé en galerie d'art.

Dans l'exposition «2Fik: Histoire au pluriel», pourquoi revisites-tu certaines de tes œuvres?

Je voulais réfléchir à la façon dont mes œuvres communiquent entre elles, depuis que j'ai commencé à faire de la photo en 2005. J'ai tout réorganisé pour créer l'histoire de mes personnages, leur arrivée au Québec, la façon dont ils ont évolué, le décès de l'un d'entre eux, l'approche féministe d'une autre, l'acceptation d'homosexualité de certains personnages. Comme je suis seul pour tout faire, ça me pousse aussi à observer mon travail en faisant un pas en arrière.

Quel est le fil qui relie tes séries?

Ce sont des œuvres qui parlent de sujets très sérieux de façon légère. C'est drôle, durant une exposition à Montréal, en 2009, quelqu'un avait commenté mon travail en disant «franchement, ce n'est pas compliqué, je pourrais le faire moi aussi!». Ça m'avait outré! Je lui avais répondu qu'il y avait des heures de boulot là-dedans pour réfléchir aux tenues, à la mise en scène et au message. Mais des années plus tard, à New York, une autre personne m'a dit la même chose et j'ai répondu : «C'est vrai, mais tu ne l'as pas fait». Je suis le seul à faire ce que je fais. Si demain matin, un artiste maghrébin homosexuel veut faire le même travail, je suis certain que ça ne pourrait jamais donner le même résultat.

«2Fik : Histoire au pluriel»

Es-tu critique face à tes débuts?

Il y a des œuvres que je ne suis pas à l'aise à montrer en tant qu'humain, mais que j'assume en tant qu'artiste. Il y a des détails qui me sautent aux yeux. Certaines photos ne sont pas assez bonnes «photoshopement» parlant. Mais ça fait partie du concept de se mettre à nu. Je dois assumer ces choses-là. Je me trouverais irrespectueux face au public de choisir seulement mes meilleures œuvres ou de les retravailler.

En parallèle de l'exposition, tu vas offrir l'atelier Bring Your Own Heels le 6 septembre. À quoi les participants doivent s'attendre?

C'est un atelier de runaway où je montre aux gens comment marcher avec des talons et prendre la démarche des années 90 ou 2000, tout en ayant des discussions sur l'objectivisation de la femme, la prise d'espace des hommes et des femmes, et la représentation des femmes dans la mode et au quotidien. Bien sûr, on va faire les folles furieuses, mais on va aussi discuter de thématiques sérieuses. Je pense qu'on peut s'amuser, sensibiliser, apprendre et briser des tabous à la fois.

Le 9 septembre, tu invites les enfants à l'atelier «Comment créer des personnages?». Que feras-tu avec eux?

Je veux leur expliquer ce qu'on doit aller chercher à l'intérieur de soi pour créer des personnages et ouvrir leurs esprits en leur disant que tout est possible et qu'il faut juste être à l'aise avec sa créativité. J'ai envie de créer un espace où on peut être niaiseux, laid, beau et brillant, mais toujours les bienvenus. Quand j'étais jeune, j'ai toujours cru que l'art était élitiste. Ayant grandi à Paris, on s'entend que l'art n'était pas automatiquement accessible à un jeune Maghrébin de banlieue. Aujourd'hui, je veux offrir aux gens ce que je n'ai pas eu.

As-tu toujours été ultra créatif?

Enfant, je fabriquais plein de trucs, je dessinais, je peignais, je chantais et je m'exprimais de toutes les façons possibles. Mais je n'ai jamais pensé que j'allais devenir un artiste. Plus vieux, je trainais à Paris avec des amis stylistes, designers, chanteurs, photographes et danseurs, mais je croyais que je n'étais pas au même niveau qu'eux. Quand je suis arrivé au Québec, en 2003, j'ai commencé à faire mes photos et à créer des personnages. À ce moment-là, j'ai trouvé le bon médium pour exprimer ce que je pensais.

À quel moment as-tu poussé la réflexion philosophique et artistique sur l'identité?

Quand j'ai commencé à me mettre en scène dans mes photos. Je brouille moi-même mon image publique et personnelle. Les gens qui ne me connaissent pas pensent que je me balade 90 % du temps avec un hijab, parce que j'en porte parfois pour mes photos... Et quand je vais chez des potes, certains sont surpris quand je ne porte pas de talons. Oui, j'en porte dans certains contextes, quand j'en ai envie, lors d'un événement public ou si je veux être un tantinet plus drama que je le suis d'habitude. Mais pas toujours.

Les médias parlent de plus en plus d'identités de genre, mais le sujet t'interpelle depuis bien plus longtemps. Pourquoi?

Je me considère comme un homme cisgenre homosexuel. L'adéquation entre mon corps, mon cerveau et mon identité est nickel. J'ai mes défauts et mes qualités. Je suis comme je suis. Mais j'ai toujours été fasciné par l'identité de genre. Très jeune, j'aimais les déguisements et le théâtre. À Paris, je sortais avec des amis, on se travestissait et j'ai fait un peu de drag. Je trouve ça juste fun de pouvoir changer. Pourquoi resterait-on bloqué dans le même visuel? Si on a l'occasion de devenir quelqu'un d'autre, faisons-le. Amusons-nous. Y a rien de mal à brouiller les pistes. Le genre est la façon la plus évidente de faire ça.

Est-ce que ta façon de questionner l'identité est exportable?

Ce sont des questionnements parfaits pour l'Amérique du Nord, mais ce ne serait pas compréhensible pour la majorité des Européens et des Français, car l'identité n'est pas perçue de la même façon là-bas. Si je transportais cette expo à Paris, il y aurait un tollé sur le fait qu'un homme arabe homo s'habille en femme musulmane. La communauté musulmane grimperait dans les rideaux. Et comme je reprends des tableaux classiques, la gauche caviar crierait au scandale. Je brise tellement de barrières avec ce que je fais artistiquement que ce serait juste too much pour eux.

L'exposition «2Fik : Histoire au pluriel» est présentée au Livart, à Montréal, du 31 août au 17 septembre. Cliquez ici pour plus de détails.

LIRE AUSSI :
» World Press Photo: «En tant que journaliste, je devais prendre la photo»
» Pour composer ses tableaux, ce peintre utilise ses gants de boxe
» L'amour, c'est sensuel comme le prouve ces illustrations

À voir également :