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«Les Québécois de la loi 101» : jeunes Québécois cherchent identité

Le documentaire se veut un portrait troublant, souvent sombre, du rapport qu’entretiennent les jeunes immigrants avec la culture québécoise.

23/08/2017 18:01 EDT | Actualisé 23/08/2017 18:02 EDT
Radio-Canada

Il y a assurément des exceptions. Mais la perception est suffisamment répandue pour qu'on s'en inquiète, à une époque où l'heure n'est plus à l'ignorance. Les jeunes immigrants, même s'ils ont grandi au Québec, peinent souvent à se sentir véritablement liés, attachés à la culture québécoise. Hésitent même à s'affirmer Québécois. Et ce, même si la loi 101 avait, il y a quatre décennies, la présomption d'insuffler à tous le même ADN linguistique et culturel.

Cette brutale conclusion, on la doit au documentaire Les Québécois de la loi 101, que RDI diffusera ce jeudi, 24 août, à 20 h, dans le cadre des Grands Reportages, à quelques heures de la date anniversaire de l'adoption de la loi 101, instaurée par Camille Laurin, le 26 août 1977.

Le journaliste et chroniqueur Stéphane Leclair, et la réalisatrice Judith Plamondon, diplômée de l'INIS (Institut national de l'image et du son) en 2013 et cofondatrice de la boîte JAB Productions — qui produit d'ailleurs Les Québécois de la loi 101 —, ont fait équipe pour tracer ce portrait troublant, souvent sombre, du rapport qu'entretiennent les jeunes immigrants avec la culture québécoise.

Car ceux-ci peuvent peut-être maîtriser à perfection les temps de verbes de cette «langue belle avec des mots superbes», comme le chantait Yves Duteil, mais pourraient-ils seulement dire qui était Réjean Ducharme? Que connaissent-ils de notre histoire et notre patrimoine? Les uns pourraient les blâmer de ne pas parfaitement s'intégrer, mais les autres pourraient aussi pointer du doigt les «Québécois de souche», dont la «marque de commerce» caucasienne et jouale demeure difficile à agrandir. Les Québécois de la loi 101 ne condamne pas, mais met en lumière une problématique qui perdure en silence.

«La loi 101 est un succès, oui, souligne Stéphane Leclair. Depuis 40 ans, elle a francisé des générations de Québécois. 80% des immigrants, avant 1977, choisissaient l'école en anglais. Évidemment, la loi 101 a tout changé, mais on s'est intéressés seulement à ça: qu'on parle le français, qu'on le protège, ç'a été notre obsession, la survie du français. La culture québécoise, l'histoire du Québec, c'est comme si on avait complètement négligé ça, alors que c'est hyper important. Est-ce qu'on fait lire tellement de romans québécois, est-ce qu'on montre nos films, est-ce qu'on apprend l'histoire récente, la Révolution tranquille, ce qui s'est passé au Québec dans les 60 dernières années?»

«La loi 101 est une grande réussite linguistique, mais il y a un échec culturel, sur lequel on doit travailler dans les prochaines années», renchérit Judith Plamondon.

Un cri du cœur

C'est Stéphane Leclair qui a eu l'idée des Québécois de la loi 101. Cet ancien résident de l'Ouest-de-l'Île (Kirkland, Beaconsfield, Dollard-des-Ormeaux, etc) a jadis fréquenté l'école avec des enfants et des adolescents issus de toutes les communautés culturelles, obligés de fréquenter les institutions françaises même s'ils étaient anglophones, en vertu de la loi 101.

Puisque le règlement célèbre en 2017 ses 40 ans, le reporter a eu envie de faire le point avec ses camarades de classe d'hier et les générations qui ont suivi. Les héritiers de la loi 101 ont-ils continué de chérir la langue de Molière une fois leurs livres scolaires rangés? Comment se portent les relations français-anglais en ces temps troubles pour l'immigration?

Or, après un premier bain d'opinions de trois heures dans un groupe du Collège Vanier, un cégep anglophone de l'arrondissement Saint-Laurent, le duo Leclair-Plamondon a été flabbergasté, selon ses dires, en constatant que ses jeunes interlocuteurs avaient beau parler français, ils ne se sentaient pas plus Québécois jusqu'au fond des tripes pour autant. Une prise de conscience qui a considérablement modifié l'angle de leur projet. Le refus de l'appartenance québécoise auquel se heurtent ces adultes de demain, voilà le chemin qu'il leur fallait explorer.

«On ne s'attendait pas à ça, admet Judith Plamondon. On ne voulait pas nécessairement aller dans l'identitaire, mais ça nous est arrivé en pleine face, et on est ressortis bouleversés de notre rencontre avec ces jeunes. On est ensuite allés gratter pour vérifier si ce constat était partagé par d'autres, parce qu'on était quand même dans un cégep anglophone».

«On a senti que c'était un cri du cœur de la part de ces jeunes, que ça leur faisait plaisir de pouvoir s'exprimer sur ce sujet-là, ajoute Stéphane Leclair. Ils avaient tous la même affaire à raconter : toute leur vie, on a leur a dit qu'ils ne sont pas vraiment québécois, et on leur a demandé ils venaient d'où, même s'ils sont nés ici.»

Radio-Canada

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Les «autres» auxquels Judith Plamondon fait référence, ce sont les élèves de l'école secondaire francophone La voie, dans Côte-des-Neiges, la chroniqueuse du Devoir, Cathy Wong, l'auteur Akos Verboczy, le rappeur Ogden Ridjanovic (d'Alaclair Ensemble), la politicienne Louise Beaudoin et les chroniqueurs de La Presse, Rima Elkouri et Marc Cassivi. Des témoignages fort pertinents de tout ce beau monde se dégage essentiellement la même opinion : la crise identitaire est palpable.

Quand on leur demande de lever la main s'ils se sentent Québécois, les écoliers sont peu nombreux à s'exécuter. Ils tiquent lorsqu'on leur demande quelles sont leurs origines, lesquelles se confrontent avec leur identité, tous deux n'allant pas automatiquement de pair.

Une étudiante de Vanier martèle justement que, pendant le cheminement scolaire, «t'apprends pas la culture francophone ; t'apprends comment épeler les mots, l'accord des verbes, la rédaction, lire et tout ça», et que les professeurs d'histoire en enseignent plus sur la France que sur la Belle Province.

En regard à leur adhésion à la langue de chez nous, les enfants de la loi 101 n'estiment pas que de maîtriser l'anglais nuit à leur bagage québécois, et se voient justement faire carrière ailleurs dans le monde. C'est un peu là le plaidoyer d'Ogden Ridjanovic, qui revendique le franglais d'Alaclair Ensemble comme une carte de visite et une fierté et non comme une assimilation.

«Pour les gens des communautés hip hop, le mélange des genres est une façon d'être intégrés à la société québécoise, de sentir qu'ils appartiennent à cette société, car ils font fi de cette définition qui veut qu'être Québécois, c'est être blanc et parler français avec un accent québécois», explique Judith Plamondon.

Très éclairant, Akos Verboczy (Rhapsodie québécoise) juge que l'école n'est pas assez exigeante, ni même assez respectueuse de la culture qui la propulse. «La loi 101 a fait de moi un francophone, et la culture québécoise a fait de moi un Québécois, lance-t-il. Il ne faut pas juste transmettre une langue, il faut transmettre une culture qui vient avec.»

«Comment se sentir partie prenante d'une culture où tu es invisible?», questionne Rima Elkouri, décriant le peu de diversité ethnique qui prévaut dans les grandes institutions, autant qu'au théâtre ou à la télévision. Après tout, quand on considère que 30% des nouveau-nés du Québec ont désormais un parent qui vient d'ailleurs – une statistique avancée par Rima Elkouri —, ne vaudrait-il pas la peine de revoir un brin «l'image typique» du «Québécois moyen»? La loi 101 aurait-elle oublié l'humain derrière le cerveau à instruire?

«La loi 101 n'a pas réglé l'enjeu de la peur de l'étranger, la peur de l'autre, l'insécurité par rapport au sentiment d'être noyé», fait pour sa part valoir Cathy Wong, qui a longtemps subi la dualité entre ses racines chinoises et québécoises, ayant cru qu'elle n'était ni l'une, ni l'autre, et s'étant allègrement fait «comparer» au Elvis Wong d'Elvis Gratton. La dame met bien en relief le face-à-face entre le «nous» et le «vous» qui divise les Québécois. «La loi 101 a fait de moi une "nous"», observe-t-elle.

«Le film est un plaidoyer pour faire en sorte qu'on ne soit plus seulement obsédés par le statut, indique Stéphane Leclair. Si on veut que les jeunes parlent français toute leur vie, qu'ils soient amoureux de la culture québécoise, du Québec, il va falloir qu'on change nos façons de faire un peu. Qu'on n'ait pas peur.»

«Et c'est impensable que des jeunes qui sont issus de l'immigration, qui ont d'autres backgrounds qu'uniquement le français et le Québec, ne voudront pas mélanger les langues. De s'imaginer que le français, comme les autres langues, n'évoluera pas, c'est de ne pas vraiment regarder la vérité en face.»

«Être Québécois, pour ces jeunes, c'est peut-être autre chose. C'est peut-être plus grand que ça...», complète Stéphane Leclair.

Le documentaire Les Québécois de la loi 101 est présenté le jeudi, 24 août, à 20 h, à RDI, et sera ensuite disponible pour visionnement sur Tou.tv.

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