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Trois ex-employées accusent une résidence pour aînés d'humilier et de maltraiter des résidents

Le propriétaire affirme être victime d'une campagne de salissage.

02/08/2017 20:02 EDT | Actualisé 03/08/2017 09:44 EDT
Stéphane Tremblay

EXCLUSIF - Des personnes âgées levées de force la nuit, malades ou non. Des personnes âgées qui ingurgitent des médicaments non-prescrits «pour les calmer». Des personnes âgées blessées qui ne peuvent se rendre à l'hôpital pour y être soignées... Voilà le sombre et inquiétant portrait de la résidence pour aînés Boisé Fleuri de Trois-Rivières dénoncé par des anciennes préposées aux bénéficiaires qui ont remis leur démission, n'étant «plus capable de voir ces personnes vulnérables vivre des cauchemars au quotidien».

«Chaque nuit, vers 3 h, je devais obligatoirement lever tous les résidents, faire la toilette, les habiller, les amener au salon pour les asseoir dans la même chaise, enlever les marchettes et bloquer les roues des fauteuils roulants pour être certain qu'ils ne peuvent pas circuler», dénonce Lorraine Lacerte, l'une des trois préposées démissionnaires qui se sont confiées au HuffPost Québec.

«Passer toute la journée ou presque dans la même chaise, c'est long. Certains se rendorment, la tête toute croche dans la chaise. Ils n'ont pas le droit d'aller se recoucher et ce, même s'ils sont gravement malades», poursuit Mme Lacerte. Cette dernière affirme qu'elle était incapable de cesser de pleurer en revenant du travail, tellement elle avait en tête «toutes ces images dégoûtantes».

Celle qui a travaillé à cette résidence pendant un an (2015-2016) a une très longue liste des horreurs vécues par ces résidents tous atteints d'alzheimer, de démence et de troubles cognitifs.

Lorraine Lacerte ne comprend pas pourquoi cette résidence n'est pas fermée. «J'ai vu la femme du boss littéralement arracher du lit une dame qui ne pouvait être déplacée seule en raison de sa maladie des os, le temps que je la lave, car elle avait des selles partout dans le dos. Elle hurlait de douleur.»

Mme Lacerteen rajoute : «La femme du boss, encore elle, a déjà ouverte la bouche d'une résidente, comme on ouvre la gueule d'un chien, pour lui mettre son dentier. Elle lui a fait une ecchymose tellement la dame ne voulait rien savoir de son dentier.»

Laissée pour morte


La femme de 54 ans mentionne qu'une résidente aurait été laissée pour morte. «La dame ne mangeait plus et ne buvait plus depuis plusieurs semaines, mais le patron refusait de l'envoyer à l'hôpital, car il savait qu'elle ne reviendrait plus à la résidence et qu'il perdrait de l'argent. Finalement, je me suis choquée, mais lorsqu'elle a été envoyée à l'hôpital, il était trop tard, elle est morte de déshydratation.»

Elle cite un autre exemple d'un homme qui s'était fracturé la hanche en tombant de son lit. «Il a dû passer la nuit dans son lit en souffrant le martyre avant que le patron accepte de téléphoner à l'ambulance le lendemain matin.»

«Ou encore, la fois que le lit d'un résident était infesté de fourmis et que la patron m'a répondu «couche-le et on verra à ça demain matin», ajoute-t-elle.

Lorraine Lacerte admet avoir elle-même commis des gestes illégaux en sachant très bien qu'elle n'avait pas le droit d'agir de la sorte. «Tu écoutes le patron sinon tu risques la porte», fait-elle valoir.

Elle se souvient qu'elle avait ordre de faire avaler un médicament non-prescrit à un patient trop agité ou qui refusait de dormir. «Emprunte-le dans les médicaments à André ou Gertrude», disait le patron.

Employées maltraitées et propos à caractère sexuel


Pour sa part, Michelle Marcil, une autre préposée de la résidence qui a démissionné, déplore le comportement du patron réservé aux employés. «J'ai fait une fausse couche sur les lieux de mon travail. J'ai dû attendre une heure et demie avant qu'une personne puisse venir me remplacer alors que je saignais abondamment. Et quand je suis sortie de l'hôpital, le jour même, mon patron m'a exigé ou fortement recommandé d'entrer travailler le lendemain».

À la suite de son hospitalisation, elle a échangé des courriels et des textos avec la conjointe du patron, dont le contenu est saisissant. Le HuffPost Québec a obtenu copie de ces courriels et textos.

(Les textos présentés ci-dessous sont recopiés intégralement, NDLR)

«J'ai prit le tel a Sylvain car il ne comprend pas tout aux affaires de femmes lolll»

«C'est ça a l'écho il n'y avait pas de débris et c'est pour ça que je passais une serviette au 45 minutes hier», écrit Mme Marcil.

«Ton patron fait dire de prendre la pilule... un stérilet plus des condoms... injection de depoprovera tant qu'a y être loll.»

«Hahahahaha», répond Mme Marcil.

«Il dit encore des niaiseries... Genre de la mettre juste dans ta bouche... mouhahaha», peut-on lire.

Aujourd'hui, Michelle Marcil constate que même si son patron n'était «sans doute pas sérieux à ce moment-là, ses propos étaient déplacés, surtout que j'avais de la peine car je venais de perdre mon bébé».

Par ailleurs, Mme Marcil déplore l'inaction du patron quand une employée était «frappée avec une lampe de poche, mordue, se faisait serrer les bras ou encore cracher au visage par un résident.»

«C'est normal que ces personnes soient agressives, car se faire réveiller chaque nuit ou maltraiter de la sorte, moi aussi je deviendrais en colère», lance-t-elle.

Une plainte, et après?


La troisième préposée aux bénéficiaires à sortir du mutisme est Annie Fecteau, qui a travaillé à la résidence Boisé Fleuri pendant un an (2015-2016). «J'aurais dénoncé plus rapidement, mais je devais me trouver un autre emploi avant pour payer mes factures», justifie-t-elle.

En août 2016, Mme Fecteau a officiellement porté plainte au CIUSSS Maurice Centre-du-Québec. «Dans mon documents d'une dizaine de pages, je décrivais en détail toutes les situations cauchemardesques de même que les dégueulasseries. Un an plus tard, je n'ai toujours pas eu de nouvelles, et ce, malgré des demandes répétées de ma part.»

Au CIUSSS MCQ,on répond que toutes les plaintes sont confidentielles. «On doit obligatoirement donner suite dans un délai de 45 jours si la plainte provient d'un usager et sans délai si elle est formulée par un employé ou une tierce personne», indique Guillaume Cliche, du département des communications.

Le proprio se défend


Propriétaire de la résidence Boisé Fleuri depuis 2015, Sylvain Dubeau nie catégoriquement toutes les allégations soulevées par ses trois anciennes employées.

«Deux employées sont de la même famille et l'une d'elle a eu le cancer. Elle était en rémission lors de son embauche, mais elle ne m'en avait pas informé. Résultat: elle a dû s'absenter plusieurs fois et lorsque j'ai dit à sa belle-fille "ta belle-mère devrait se faire soigner une fois pour toute avant de revenir au travail", le bordel a commencé en m'accusant d'être sans cœur. Elles ont dit qu'elles me feraient fermer.»

M. Dubeau estime être victime d'une campagne de salissage.

«Six jours après leur départ, j'ai dû leur envoyer une mise en demeure les obligeant de cesser de colporter des faussetés. C'est incroyable ce qu'elles écrivaient et publiaient sur Facebook. Elles tenaient intentionnellement des propos diffamatoires, faux et malicieux dans le seul et unique but de me dénigrer et de salir ma réputation.»

M. Dubeau précise qu'il a obtenu sa certification pour cette résidence de 15 chambres située sur le Chemin Lac des Pins à Trois-Rivières. «Au CIUSSS, on dit de ma conjointe qu'elle est la maman des résidents et moi le nounours, tellement ils disent que les gens sont biens traités chez moi», assure le propriétaire.

«Parlez-moi en de la certification, rétorque Lorraine Lacerte. J'ai vu les papiers et des données sont fausses. Quand la personne du CIUSSS avisait plusieurs jours à l'avance qu'elle passerait pour une inspection, on devait enlever les menus accrochés sur les murs pour les remplacer par des menus fictifs avec du foie de veau, par exemple. Je n'ai jamais vu de foie de veau ici, mais beaucoup plus des «casseroles», un mot pour dire de donner des restants de la semaine aux résidents. Même moi je n'en mangeais pas, car ça faisait quatre ou cinq jours que le macaroni traînait dans le frigo». M Lacerte soutient également que M. Dubeau se vantait d'être bien ami avec les gens du CIUSSS.

«Je suis la seule des trois plaignantes qui était en poste à la résidence avant l'arrivée de M. Dubeau et je vous assure que c'était bien différent avec l'ancienne propriétaire», renchérit Michelle Marcil, qui a été à l'emploi dans cette résidence de 2014 à 2016.

Invité à commenter la situation, le bureau du ministre de la Santé Gaétan Barrette a tout simplement indiqué ne pas avoir été informé de cette histoire.