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Manal Drissi, la chroniqueuse aux identités multiples

Avec ses apparitions à la radio et dans la presse écrite, la Québécoise d'origine arabe s’est forgé rapidement une place dans les médias.

26/07/2017 16:39 EDT | Actualisé 26/07/2017 16:39 EDT
Radio-Canada

Elle est drôle et baveuse, pertinente et percutante, musulmane et féministe, Québécoise et Arabe. Forte de ces identités en apparences contraires, Manal Drissi voit les choses autrement et s'est forgé très rapidement une place dans les grands médias québécois.

Le grand public t'a d'abord connue à la Première Chaîne de Radio-Canada avec Plus on est de fous, plus on lit et Gravel le matin. Comment t'es-tu rendue là?

J'ai lancé mon blogue Montée de lait au printemps 2014, avant d'être recrutée par la plateforme TPL Mom. J'ai écrit pour eux un bout de temps, avant d'être recrutée par le magazine Coup de pouce, un contrat que j'ai arrêté parce que ça ne cliquait pas entre nous. Ensuite, l'émission Plus on est de fous, plus on lit m'a invitée pour un micro ouvert en mars 2016. La semaine suivante, ils m'ont contacté pour me dire qu'ils voulaient créer un segment régulier pour moi. Et durant première saison à Gravel le matin, je devais faire un mash-up de l'actualité en traitant de sujets aux opposés dans une même chronique.

Comment décris-tu la façon dont tu joues avec la langue dans tes chroniques?

J'adore le franglais! Ça m'insulte quand les gens sont contre ça. Dans mes chroniques, je m'exprime exactement comme je le fais dans la vie. Je mélange les langues, je fais des jeux de mots et j'utilise plein d'expressions. Je mélange tout ça et je peaufine.

Comment choisis-tu tes sujets?

Je suis une personne très monomaniaque. Quand je m'intéresse à quelque chose, je suis full in dedans! Dans la dernière année, j'ai beaucoup parlé de féminisme, mais j'essaie de m'éloigner un peu de ça. J'ai parfois l'impression d'avoir fait le tour et j'ai commencé à me faire traiter de militante féministe et de militante des droits des minorités. Ces titres ne me dérangent pas, mais je ne veux pas être confinée à ça.

Quelles thématiques conviennent davantage à Gravel le matin et à Plus on est de fous, plus on lit?

À Gravel le matin, je me penche sur l'ensemble de l'actualité depuis plus d'un an, ce qui m'a permis de découvrir un intérêt pour la politique, les partis au Québec, leur fonctionnement et leurs relations entre eux. À Plus on est de fous, j'ai carte blanche. Je sais que l'animatrice Marie-Louise Arsenault va participer à ma folie, si je pousse un peu loin. Avec Alain Gravel, mon sujet doit être plus terre-à-terre et sérieux, avec une touche d'humour. Il faut dire que les deux émissions n'ont pas le même public.

Et qu'en est-il de tes collaborations avec Châtelaine et au Métro?

Pour Châtelaine, j'aborde des trucs plus familiaux et des sujets de société, qui portent à réflexion, sans donner trop dans la politique. Et dans le Métro, je vulgarise l'actualité internationale. Un jour, j'ai réalisé que l'une des difficultés avec les nouvelles internationales, c'est que les journalistes prennent souvent pour acquis que les lecteurs ont toutes les bases pour comprendre. Donc, les articles sont souvent écrits dans un langage d'initiés. J'ai envie d'expliquer les bases d'un conflit et son évolution.

Tu es une des rares figures médiatiques d'origine arabe au Québec. Sens-tu qu'on t'écoute et qu'on te lit autrement à cause de ça?

D'un côté, comme je suis une arabe qui parle parfois de problématiques arabes ou de la place des musulmans au Québec, certains trouvent que je suis un exemple d'intégration et qu'on capote avec ces sujets-là. De l'autre côté, ceux que ma parole dérange me demandent de quel droit je me permets de critiquer le Québec, alors qu'il m'a accueilli. Au fond, les gens voient chaque intervention avec leurs lunettes.

À quel point ta lecture du monde est-elle influencée par tes origines ?

Beaucoup! À l'adolescence, quand je voulais étudier en journalisme, on m'avait dit que j'aurais un point de vue très important dans le domaine, puisque j'avais grandi dans deux cultures simultanément (NDLR : Manal Drissi est née au Maroc en 1989 et elle a grandi à Montréal). Je ne comprenais pas pourquoi. Mais aujourd'hui, je réalise que ça me donne une lecture intéressante d'une situation. Je suis toujours entre l'arbre et l'écorce. Rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Pour certaines personnes, c'est impossible d'être une militante féministe de culture musulmane, mais mon double point de vue me permet de parler des uns et des autres de façon réaliste.

À quoi ressemblent les commentaires des lecteurs, des auditeurs et des internautes à ton égard ?

On m'adore ou on me déteste! Je reçois plusieurs messages jubilatoires de personnes qui adorent mes chroniques et qui ont hâte aux prochaines. Et d'autres me disent que je n'ai pas ma place dans les médias, que je ne devrais pas avoir le droit de parler. Comme j'ai un petit ton baveux et provocateur des fois, ça génère le même genre de réactions chez ceux que je frustre. Je l'assume.

Ceux qui sont en désaccord avec toi répliquent de quelle façon?

Souvent, ils vont dans la facilité, en s'en prenant à mes origines, à mon genre ou à mon physique. Ce n'est rien de nouveau sous le soleil. Quand on réagit à mes idées avec de réels arguments, je prends habituellement le temps de répondre. Je trouve ça important. Mais c'est peu fréquent...

As-tu été surprise par toutes ces insultes?

Je ne pense pas qu'on peut être prêt à ça. Au début, quand j'avais mon blogue, j'étais dans une bulle. Les gens qui me lisaient étaient généralement en accord de prêt ou de loin avec ce que j'affirmais. Puis, la radio m'a permis de rejoindre un plus grand public et d'être écoutée par des gens très loin de ma réalité. C'est là que j'ai commencé à recevoir des messages violents.

As-tu déjà remis en question ton métier de chroniqueuse?

Je suis parfois demandé si ça valait la peine. Mais je repense souvent à une longue vidéo de 12 minutes que j'avais diffusée il y a quelques années. À l'époque, j'avais reçu plusieurs messages de personnes qui m'ont expliqué avoir réalisé à quel point elles avaient des préjugés contre les arabes et les musulmans, et que j'étais la première personne qui l'exprimait de façon à ce qu'ils remettent en question leurs perceptions. Alors, je pense que ça doit être utile.

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