POLITIQUE

Pichet tenu dans le noir au sujet de l'enquête sur la contravention donnée à Denis Coderre

30/05/2017 02:30 EDT | Actualisé 30/05/2017 02:39 EDT
Radio-Canada

Le patron du Service de police de la Ville de Montréal, Philippe Pichet, soutient qu'il a été mal informé par sa garde rapprochée dans le cadre des enquêtes qui ont mené à des autorisations judiciaires touchant le chroniqueur de La Presse Patrick Lagacé.

Témoignant devant la commission Chamberland, il a notamment déploré que l’ex-patron de la division des affaires internes, Dominic Werotte, ne l’ait pas informé de l’enquête entourant une contravention donnée à Denis Coderre, lorsqu’il est entré en fonction, en août 2015.

M. Pichet avait rencontré M. Werotte à l’été 2015, après qu’il eut été désigné pour succéder à Marc Parent, mais avant qu’il n’entre en fonction. L’enquête pour abus de confiance visant des policiers qui avaient obtenu la contravention en question était en cours.

Lorsque l’avocat en chef Charles Levasseur lui a demandé s’il était normal qu’il n’ait pas été informé, M. Pichet a répondu du tac au tac : « Non. Si c’était encore en enquête, j’aurais préféré le savoir ». M. Werotte l’avait pourtant informé d’autres enquêtes visant des policiers, a-t-il dit.

M. Werotte a pris sa retraite quelques semaines plus tard, et son successeur, Costa Labos, ne l’a pas davantage informé de la situation, a dit M. Pichet. « Si ça implique le maire, je ne trouve pas ça normal », a réitéré M. Pichet.

« Et si ça implique un journaliste, est-ce que votre réponse change? », l’a relancé Me Levasseur. « Non, c’est la même réponse », a rétorqué M. Pichet.

Selon plusieurs témoins impliqués dans ce dossier, les résultats de cette enquête menée par Normand Borduas n’ont pas été acheminés au Directeur des poursuites criminelles et pénales à l’automne 2015, comme cela était prévu au départ. Cela s’expliquait par le fait qu’un des policiers visés n’avait pas été rencontré par l’enquêteur, mais aussi par le fait que l’Escouade de protection de l’intégrité municipale (EPIM) enquêtait aussi sur cette affaire.

Selon Philippe Pichet, cette information ne lui a pas été communiquée non plus. « Si le maire était sous enquête par l’EPIM, c’était le directeur adjoint de cette direction qui aurait dû m’informer de ça », a-t-il commenté.

M. Pichet a finalement appris l'existence de cette affaire l’automne dernier, lors de vérifications effectuées après que La Presse eut révélé que le SPVM avait obtenu le registre téléphonique de Patrick Lagacé dans le cadre d’une autre enquête pour abus de confiance visant le policier Fayçal Djelidi.

Confusion sur la présentation du plan d’enquête Espion

Le témoignage de Philippe Pichet a par ailleurs mis au jour une certaine confusion au sujet de la genèse du projet Espion, déclenché après que des journalistes de Québecor Media et La Presse eurent publié des articles contenant des informations confidentielles au sujet d’enquêtes du SPVM entre le 7 et le 9 juillet.

Le projet Espion visait à identifier les policiers qui pouvaient avoir commis un abus de confiance en donnant des informations aux journalistes, mais il a été rapidement fusionné avec le projet Escouade, qui visait Fayçal Djelidi. C’est dans ce cadre que l’enquêteur Borduas a obtenu une autorisation judiciaire pour consulter le registre téléphonique de Patrick Lagacé.

Témoignant devant la commission, les deux enquêteurs au dossier, Normand Borduas et Iad Hanna, ainsi que leur patron, Costa Labos, ont tous deux affirmé que le plan d’enquête du projet Espion avait été rédigé à la hâte le 11 janvier, en vue d’être présenté à M. Pichet et à d’autres membres de son état-major le 12 janvier.

« Moi je n’ai pas demandé la rencontre », a pourtant assuré M. Pichet à plusieurs reprises. M. Labos est bel et bien venu voir le 12 janvier, a-t-il ajouté, « mis il n’était pas prévu que mes adjoints soient là ». Ces derniers se sont joints à la rencontre uniquement lorsque M. Labos a fait savoir que les enquêteurs voulaient obtenir le registre téléphonique de M. Lagacé.

Lors de son témoignage la semaine dernière, Costa Labos a soutenu que ce plan d’enquête avait été « demandé » à la division des affaires internes en vue d’une « présentation qui devait être faite à M. Pichet et son état-major. » Iad Hanna a raconté avoir raté l’anniversaire de son fils le 11 janvier pour rédiger ce plan « en vue d'une rencontre avec la direction ».

L’enquête Escouade a finalement donné lieu à plusieurs autorisations judiciaires touchant Patrick Lagacé, dont l’une, le 27 mai, autorisait la division des affaires internes à écouter ses conversations, et celles de son collègue Vincent Larouche, mais uniquement dans la mesure où ils parlaient avec Fayçal Djelidi et un autre policier visé par l’enquête, Denis Brochet.

L’enquêteur Borduas avait originalement demandé la permission d’écouter les conversations téléphoniques des journalistes pour des périodes de 72 heures, mais le juge Marc Bisson de la Cour du Québec a finalement refusé cette requête.

« Ça me préoccupe grandement » de ne pas avoir été informé de cette requête, a dit Philippe Pichet., en rappelant que Costa Labos l’avait pourtant informé le 12 janvier que la division des affaires internes voulait obtenir le registre téléphonique de Patrick Lagacé. « Je m’attendais [à ce que] si on utilise une autre technique, qu’on vienne m’informer aussi », a-t-il déclaré.

M. Pichet a aussi déploré ne pas avoir été informé que de « fausses informations » ont été données à un policier dans le cadre du projet Escouade, dans le but de découvrir à quel journaliste il parlait. Il a refusé de condamner cette technique d'enquête, même si elle aurait pu entraîner la diffusion d'informations erronées dans les journaux. Il a cependant estimé que le tout devrait être « très bien encadré ».

Un appel du maire

Philippe Pichet a aussi confirmé dans son témoignage que le maire Denis Coderre l’a appelé à une reprise pour demander un « conseil » dans une affaire personnelle. Le maire avait aussi appelé le chef Marc Parent en décembre 2014 pour lui demander s’il était normal qu’une contravention qu’il avait reçue en 2012 se soit retrouvée dans les mains de Patrick Lagacé.

« Je l’ai orienté vers les opérations, qui ont pris charge du dossier », s’est contenté de dire M. Pichet, sans donner plus de détails, sinon pour souligner qu’il n’a « jamais rediscuté de ce cas-là » depuis.

Au début du mois de mai, la directrice des communications du maire, Catherine Maurice, a confirmé que M. Coderre avait parlé à M. Pichet de la situation de son fils. Ce dernier doit aujourd’hui répondre à cinq chefs d'accusation pour des transactions frauduleuses faites sur Internet.

Interrogé par le commissaire Chamberland, M. Pichet a convenu qu’il serait préférable qu’une autre manière de faire soit préconisée dans de telles situations « pour éliminer toutes sortes de perception ». Il n’a cependant pas avancé de solution concrète et a minimisé l’affaire, en rappelant qu’il s’agissait du seul cas du genre qu'il a vécu depuis son entrée en fonction.

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