Les 9 fausses nouvelles de la présidentielle française décryptées par un chercheur

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"Qui sont ceux qui ont propagé les principales rumeurs de la présidentielle française?" Nicolas Vanderbiest, doctorant à l'Université Catholique de Louvain (Belgique) et auteur de Reputatiolab (blog spécialisé sur les phénomènes d'influence), a détricoté ce que la presse nomme les "fake news", en référence au phénomène qui s'est développé lors de l'élection américaine.

Au HuffPost, ces campagnes de déstabilisation ont fait l'objet de plusieurs articles, que ce soit au moment de la primaire de la droite avec "Ali Juppé" ou tout récemment avec "Emmanuel Cahuzac". Dans une étude rendue publique ce jeudi 20 avril, le chercheur belge a recensé neuf principales fausses informations circulant sur les réseaux sociaux.

De "Ali Juppé" à la rolex de Mélenchon

Ces rumeurs poursuivent un but bien précis: faire croire au plus grand nombre d'internautes qu'il y a des "vérités" sur les candidats à la présidentielle, et que celles-ci sont sciemment "cachées" par les médias, accusés de promouvoir la candidat du "système". Ci-dessous, les neuf "fake news" étudiées par Nicolas Vanderbiest:

  • "François Fillon, blanchi par la justice (et les médias n'en parlent pas)"
  • "Macron va installer la Charia à Mayotte"
  • "Macron va instaurer une taxe sur les loyers des propriétaires"
  • "Jean-Luc Mélenchon s'affiche avec une Rolex",
  • "Emmanuel Macron est financé par l'Arabie Saoudite"
  • "Emmanuel Hollande (avant qu'il ne soit repris par François Fillon)"
  • "Ali Juppé"
  • "Macron homosexuel"
  • "Macron Cahuzac"

Disons-le tout de suite, rien de tout cela ne se base sur des faits tangibles et vérifiables. Donc non, pas de montre de luxe pour le candidat de la France insoumise et pas de financement venant du Golfe pour le candidat d'En Marche!.

Premier constat, six visent à nuire Emmanuel Macron. Second élément qui saute aux yeux, aucune de ces intox ne cible Marine Le Pen. Fait notable, si François Fillon est nommé dans cette liste, c'est pour lui venir en aide, et non pour le calomnier, comme c'est le cas pour ses adversaires Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron.

Qui sont ceux qui propagent ces contenus?

Pour comprendre comment se propagent ces intox, Nicolas Vanderbiest a analysé leurs parcours sur Twitter. Grâce à un algorithme de "clustering" (en français: "partitionnement de données"), il a défini le profil type du colporteur. Un internaute ayant partagé au moins trois des neufs "fake news" analysées.

Le chercheur s'est rendu compte que ces derniers appartenaient à quatre communautés bien définies: les sympathisants du Front national, les fillonistes, les sarkozystes et ce qu'il appelle la "cathosphère". Absents de cette "communauté des rumeurs", (ou peut-être comptés parmi les 2% "Autres") les sympathisants de gauche et d'extrême gauche.

Parmi ceux qui partagent ces intox, ce sont les soutiens de Marine Le Pen qui sont les mieux représentés (36%), suivis des fillonistes (30%) et des sarkozystes (28%). Notons que cette dernière communauté était très active au moment de la primaire de la droite, notamment pour faire tomber "Ali Juppé".

"Mis ensemble [fillonistes et sarkozystes, NDLR] sont supérieurs au Front National", note Nicolas Vanderbiest qui souligne d'ailleurs une proximité entre ces différentes communautés et le partage de contenus venant des site russes.

"Ce qui est également particulièrement intéressant, c'est que lorsqu'on croise les comptes à ma liste des 6000 comptes les plus actifs pour retweeter ou mentionner Sputnik et RT [médias financés par l'Etat russe, NDLR], on obtient des taux de correspondance tout à fait significatifs puisque 75 % de la liste sont également ceux qui sont actifs autour de la propagande russe", souligne le chercheur. Comprendre: la grande majorité des comptes partageant ces fake news partagent régulièrement du contenu venant de Sputnik et RT. Médias accusés par l'équipe de Macron de vouloir déstabiliser leur candidat.

Autre indication montrant les orientations politiques de ceux qui partagent ces rumeurs, leurs sources d'information. Et chez les comptes colporteurs de "fake news" disséqués par Nicolas Vanderbiest, les sites les plus représentés sont "Le Figaro, Fdesouche, Valeurs actuelles, le site de campagne de Fillon2017 et Boulevard Voltaire". Un agglomérat hétérogène mêlant sites d'informations, sites de la "fachosphère" et sites de campagne, qui ont pour seul dénominateur commun un prisme de droite.

D'où part une rumeur?

Si on sait comment est fabriquée, puis colportée, une fausse information, difficile de savoir avec précision qui en est à l'origine, leurs auteurs prenant soin de brouiller les pistes. Première piste: à qui profite le crime? En l'état, les multiples attaques visant Emmanuel Macron profitent autant aux fillonistes qu'aux soutiens de Marine Le Pen qui exploitent parfois les mêmes contenus.

"Il y a des stratégies d'alliance entre comptes fillonistes, sarkozystes, lepénistes et ceux de la cathosphère", note Nicolas Vanderbiest. Chose que l'on avait remarqué au moment de la primaire de la droite, où certains sarkozystes et internautes de la fachosphère partageaient de concert du contenu "Ali Juppé".

Reste que les inventeurs de "fake news" usent de méthodes quasi-professionnelles. "Nous sommes face à une véritable organisation, capable de créer 75 faux comptes en une nuit pour créer une histoire dans l'espoir d'utiliser les équipes militantes comme des courroies de transmission", expliquait au HuffPost le chercheur belge, après l'affaire "Emmanuel Cahuzac".

Une efficacité qui reste à démontrer

Reste à déterminer l'impact de ces campagnes de diffamation numérique. Si le procédé est vieux comme la politique, l'intervention des réseaux sociaux dans le processus électoral change la donne en terme de capacité de nuisance. "C'est le caractère viral de ces fausses informations qui leur donne du crédit. Elles sont tellement partagées, qu'elles peuvent instiller le doute, même chez des électeurs qui n'ont jamais consulté un site de la fachosphère", expliquait au HuffPost Anaïs Theviot, docteure en sciences politiques à Sciences Po Bordeaux, et spécialiste du militantisme en ligne.

Le but ultime des auteurs ou propagateurs de fake news est justement de les faire sortir des abysses des "bulles informationnelles" de l'ultra-droite pour les imposer dans le débat public. "Une fois la rumeur installée, les macronistes vont réagir pour la démentir. Mais ce faisant, ils vont l'alimenter. J'appelle cela le 'paradoxe réactionnel' et c'est un fléau auquel il n'y a pas de réponse. Si vous réagissez, vous amplifiez. Si vous ne réagissez pas, vous cautionnez", prévient Nicolas Vanderbiest.

Au-delà de l'énergie et de l'imagination que déploient les auteurs de ces campagnes calomnieuses pour les rendre virales, leur impact électoral ne cesse d'interroger. Aux États-Unis, des liens entre la diffusion de "fake-news" sur les réseaux sociaux et la défaite de Hillary Clinton font toujours l'objet d'enquêtes universitaires et journalistiques poussées.