48 ans après son père, Alain Zouvi porte les mots de Marivaux

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TNM
Olivier Chassé
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Amoureux fou de la tradition théâtrale classique, Alain Zouvi ne s’est pas fait prier pour mettre en scène Le Jeu de l’amour et du hasard, une pièce qu’il a lui-même jouée sur les planches du Théâtre Denise-Pelletier en 1989, vingt ans après que son père, le défunt comédien Jacques Zouvi, l’ait jouée au même endroit. Le 25 avril prochain, lors de la première au TNM, le créateur a l’impression qu’il bouclera la boucle.

Expliquez-moi le rapport particulier que vous entretenez avec cette pièce.

Mon père a joué Arlequin dans la pièce à la Nouvelle Compagnie théâtrale (aujourd’hui nommée Théâtre Denise-Pelletier) en 1969. Quelques mois après son décès dans un accident d’auto, en 1989, Françoise Faucher m’a offert d’interpréter le même rôle. Je ne savais pas que mon père l’avait joué chez Denise-Pelletier. Et un jour, en répétition, j’ai vu une boîte qui traînait par terre. En l’ouvrant, j’ai trouvé une photo de mon père en train de jouer exactement la scène que j’allais répéter dans Le Jeu de l’amour et du hasard. Je ne suis pas du tout un gars ésotérique, comme mon père qui lisait dans les lignes de la main, mais j’ai senti une forme d’accompagnement spirituel en jouant. Des années plus tard, quand Lorraine Pintal m’a demandé ce que j’aimerais monter au TNM, j’ai tout de suite su. Je voulais boucler la boucle. C’était important.

Qu’est-ce qui vous allume dans l’œuvre de Marivaux?

Je suis un homme qui est tombé en amour avec l’amour très jeune et je trouve que Marivaux est l’auteur qui exprime l’amour, au sens large de l’humanité et au sens particulier entre les gens, de la manière la plus extraordinaire! On est littéralement dans un jeu. C’est un hasard incroyable que le prétendant d’une jeune fille se déguise en valet, que son valet prenne ses habits, et que la jeune fille fasse la même chose avec sa servante, et que les bons amoureux finissent aux bons endroits. C’est aussi un spectacle sur la cruauté : ces gens-là se rejettent et se jugent en fonction de leurs rangs sociaux.

Quel genre de comédiens cherchiez-vous pour jouer les personnages principaux?

Pour Arlequin, je voulais un acteur capable d’exprimer la légèreté et d’intérioriser la lutte des classes. Je pense que Marc Beaupré possède à la fois un côté sombre et un tempérament de jeune premier qu’on ne lui soupçonne pas. Pour jouer Dorante et Sylvia, je voulais deux beautés extraordinaires qu’on imagine tomber en amour sur-le-champ, tant ils sont un match parfait. David Savard et Bénédicte Décary ont l’énergie parfaite, un sens de la comédie et des beaux textes, et une capacité de passer du drame à la comédie sur un dix sous. Et je trouve que Catherine Trudeau est parfaite pour jouer Lisette la servante, avec sa truculence, sa joie de vivre et toute l’émotion qu’elle ajoute.

Récemment, Claude Poissant a mis en scène L’Avare de Molière en demandant aux comédiens de prendre un accent québécois. Est-ce quelque chose que vous avez envisagé?

Je n’ai pas vu le travail de Claude, mais je trouve que c’est une formidable idée. On peut essayer ce qu’on veut au théâtre. Et son choix est particulièrement bon pour intéresser le jeune public au théâtre, attiser sa curiosité et le former. Mais, j’ai l’impression que c’est impossible à faire avec la langue de Marivaux, qui est très différente. Je préférais conserver une langue française, qui n’est ni parisienne ni argotique, mais représentative du français de 1730.

Au-delà de l’accent des comédiens, quelles couleurs donnez-vous à la mise en scène?

Je veux envoyer un souffle d’émotions de la scène à la salle, sans que les gens intellectualisent le spectacle. Les comédiens portent des costumes d’époque, mais pas toutes les couches. Je veux voir des corps, sans qu’ils soient nus. J’ai imaginé un environnement organique avec l’eau, le ciel, la nature et les oiseaux, pour que les gens reviennent à la source. Parce que l’amour était de tous les temps et qu’on en manque singulièrement en 2017.

zouvi

Le 30 avril 2016, vous êtes monté sur les planches pour la dernière fois en tant que comédien dans Le Prince des jouisseurs. Un an plus tard, comment vivez-vous avec votre décision?

Je me sens merveilleusement bien! Il faut dire qu’à mes débuts, j’étais passionné par le jeu à 100 % et je ressentais seulement un peu de stress. Mais avec les années, l’inverse s’est produit. La passion du jeu sur les planches a baissé tranquillement et le stress a monté. Lors du décès de mon père, quand j’avais 30 ans, je m’étais déjà remis en question. Je me demandais pour qui je faisais ce métier. Et quand ma mère est décédée en 2008, j’ai compris que je jouais d’abord pour les impressionner, inconsciemment. À partir de 2009, j’ai débuté la mise en scène. J’en suis rendu à ma 15e production. Peu à peu, le sentiment de la création est devenu bien plus fort en tant que metteur en scène. Et puis, j’ai eu la chance de jouer des rôles extraordinaires au théâtre pendant 35 ans, dont le dernier qui m’a entièrement comblé. Quand je me demandais ce qui me comblerait par la suite en jouant au théâtre, je ne trouvais pas.

La pièce «Le Jeu de l’amour et du hasard» sera présentée au TNM du 25 avril au 20 mai 2017.


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