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Irak: des inquiétudes planent sur l'utilisation de l'aide canadienne après Daech

04/03/2017 05:58 EST | Actualisé 04/03/2017 05:58 EST
Chris Wattie / Reuters
Kurdish soldiers take part in a drill during a visit by Canada's Prime Minister Stephen Harper (not pictured) at an advise and assist mission site about 40km west of Erbil May 2, 2015. REUTERS/Chris Wattie

La menace d'un chaos politique guette l'Irak en regard de la défaite imminente de Daech à Mossoul, ce qui suscite des craintes sur la possibilité que l'aide militaire canadienne offerte aux soldats kurdes soit utilisée à d'autres fins.

L'avenir du pays dépend de la volonté des populations musulmanes chiites et sunnites à mettre de côté leurs différends pour enfin se réconcilier.

Mais plusieurs observateurs surveillent attentivement les Kurdes, qui prévoient réclamer l'indépendance face à l'Irak comme l'ont promis leurs dirigeants - dont les arguments sont semblables à ceux du mouvement souverainiste québécois.

Les Kurdes ont toutefois signifié clairement qu'ils étaient prêts à se battre pour ledit «territoire contesté» que les soldats kurdes - ou peshmergas - ont repris eux-mêmes des mains des extrémistes. Ce territoire est toutefois revendiqué tant par Bagdad que par Erbil, la capitale de la région kurde.

Toute cette question pourrait finir par embarrasser le Canada et le gouvernement fédéral, qui s'est peu prononcé sur les potentiels effets à long terme de sa mission contre Daech.

Les Kurdes du nord de l'Irak ont profité d'un certain niveau d'autonomie depuis 1991, lorsque l'Ouest a établi une zone d'exclusion aérienne pour mettre fin à une intervention militaire sanglante lancée par l'ancien dictateur Saddam Hussein qui avait fait des milliers de victimes, dont la plupart étaient des civils.

Cette autonomie dans les faits est devenue officielle lorsque les États-Unis ont envahi l'Irak en 2003. La nouvelle constitution avait alors enchâssé le droit des Kurdes à se gouverner eux-mêmes dans une Irak unifiée.

Mais ces tensions persistantes pourraient atteindre leur point culminant alors que le président kurde, Masoud Barzani, a promis un référendum sur l'indépendance lorsque l'ennemi sera défait.

«Peut-être de bons voisins»

Le plus haut diplomate de la région du Kurdistan, Falah Mustafa, estime qu'il est maintenant temps qu'un «divorce amical» se fasse entre sa région et le reste de l'Irak.

«La politique d'un seul Irak est erronée, a-t-il dit en entrevue avec La Presse canadienne, la semaine dernière. On l'a essayé, ça a échoué. Il ne faut pas insister à répéter une expérience ratée. Nous ne pouvons pas vivre ensemble dans le même pays. Mais on serait peut-être de bons voisins», a-t-il ajouté.

M. Mustafa souligne que les Kurdes ont respecté leurs obligations dans la constitution en restant en Irak, mais il accuse Bagdad de ne pas avoir rempli ses engagements en suspendant les transferts budgétaires.

Ces fonds, qui sont censés représenter 17 pour cent du budget national, ont été gelés même si les Kurdes combattent eux-mêmes Daech et accueillent des millions de réfugiés.

«Nous sommes censés être Irakiens et on nous demande d'être Irakiens, mais au même moment, nous ne bénéficions pas de notre statut d'Irakien», a expliqué le diplomate.

Le gouvernement central argue de son côté que les paiements ont été suspendus parce que les Kurdes ont brisé leur promesse de vendre leur pétrole par l'intermédiaire de Bagdad.

Mais les différences entre les Kurdes et le reste de l'Irak vont bien au-delà de l'argent, selon M. Mustafa.

«Nous avons notre propre langue, histoire, culture, musique, géographie, qui diffèrent des Arabes», a-t-il soutenu, citant plusieurs exemples d'affronts de certains dirigeants irakiens à l'égard des Kurdes.

Bien qu'ils ne souffrent plus directement des «politiques de terre brûlée» de Saddam Hussein, ils ressentent encore des effets de cette époque, selon Falah Mustafa.

Plusieurs habitants sont d'accord avec l'indépendance, mais certains craignent que territoire ne dispose pas des fondations nécessaires - une économie solide et la fin de la corruption - pour y arriver.

«Une fois que nous serons économiquement, financièrement et politiquement indépendants, c'est juste à ce moment que nous serons indépendants», a déclaré Kara Alsarraj entre deux gorgées de thé dans un salon populaire de la capitale.

Une bombe à retardement

Un représentant de l'Occident, qui a requis l'anonymat parce qu'il doit travailler des deux côtés, croit que l'avenir de l'Irak repose sur la volonté des Kurdes de faire l'indépendance ou non.

«La première question est: »Est-ce que tout le monde est d'accord à l'idée de garder l'Irak ensemble?« Parce que si on ne se met d'accord là-dessus, on ne se réconciliera pas. Tout repose sur les Kurdes. Les Kurdes resteront-ils dans l'Irak ou non?», a-t-il analysé.

Falah Mustafa a insisté sur le fait que l'accession à l'indépendance serait négociée pacifiquement avec Bagdad. «Nous sommes libres de l'Irak depuis 1991...Nous avons battu Saddam Hussein», a-t-il toutefois laissé tomber.

Bien que l'indépendance demeure une question théorique pour l'instant, cet enjeu représente une bombe à retardement.

L'armée irakienne a abandonné la plus grande partie du territoire - dont Kirkouk, une ville riche en pétrole, et les plaines rocailleuses de l'est et du nord de Mossoul - lorsque Daech a mené son offensive à l'été 2014. Les peshmergas ont ensuite repris cette région.

En parcourant ces plaines en voiture, la semaine dernière, les soldats kurdes étaient nombreux près d'un mur de boue marquant leur territoire qui ferait 1000 kilomètres de long, selon les représentants kurdes.

Parmi les communautés où passe ce mur, on retrouve la ville de Bashiqa, qui a été complètement détruite par les combats survenus entre les mois d'octobre et de novembre derniers.

Le commandant local, le brigadier général Bahrim Yessin, s'est souvenu de la formation qu'ont offerte les forces spéciales canadiennes à ses troupes avant la bataille de Bashiqa. Les Canadiens ont ensuite commandé des tirs aériens et ont fourni des renseignements à jour pendant les combats.

M. Yessin a reconnu qu'il s'agissait d'un territoire contesté, mais il a dit du même souffle que cette région était «sans hésitation» kurde.

Affaires mondiales Canada avait prévenu le premier ministre Justin Trudeau en novembre 2015 des possibles écueils liés à l'appui au peuple kurde.

«Si la menace de (Daech) s'éloigne, Bagdad devra gérer un éventail de conflits territoriaux avec le (gouvernement régional kurde), ainsi qu'une armée kurde renforcée qui a reçu de la formation et de l'équipement des membres de la coalition, dont le Canada», est-il écrit dans une note d'information.

Trois mois plus tard, le gouvernement libéral annonçait qu'il triplait le nombre de soldats offrant de la formation dans le nord de l'Irak et qu'il fournirait des armes aux Kurdes.

Bagdad ne s'est pas beaucoup prononcée sur les territoires contestés, mais certaines milices formées pour se battre contre Daech ont déjà eu des conflits avec les Kurdes. Des groupes de droits de la personne ont aussi accusé l'armée kurde d'avoir détruit des villages non kurdes et de refuser le passage à des citoyens non kurdes qui voulaient retrouver leur maison. Les Kurdes ont nié ces allégations.

Le brigadier-général David Anderson, qui dirige l'équipe multinationale de conseillers militaires à Bagdad, a reconnu que la situation politique était «instable».

«Est-ce que je crois qu'il y a un potentiel de friction? Absolument. Mais en ce moment, tout le monde dit les bonnes choses», a-t-il conclu.

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