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Les médicaments pour «guérir» l'alcoolisme: un sujet tabou (VIDÉO)

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Une pilule capable d’annuler l’effet euphorique de l’alcool. Une autre qui entraîne une forte réaction allergique dès les premières gorgées de «boisson». Ce n’est pas de la fiction : ces médicaments existent bel et bien, mais ils demeurent pourtant méconnus, voire tabous, tant au sein de la communauté médicale que celle des Alcooliques anonymes.

Regardez notre reportage vidéo ci-haut.

Cela fait deux ans qu’Ada (nom fictif) a entrepris son long combat contre la toxicomanie. Et parmi les outils qui l’aident dans cette nouvelle vie sans drogue ni alcool, un médicament joue un grand rôle. «Ça s’appelle l’Antabuse (nom commercial). Si je consomme de l’alcool alors que je l’ai pris, ça entraîne des réactions physiques violentes. Je l’ai testé, pour en avoir le cœur net. C’est horrible, ça te rend très malade», raconte l’étudiante de 26 ans.

Chaque matin, Ada trouve la motivation d’avaler cette fameuse pilule qui fait effet durant environ 24 heures. «Pour moi, c’est un moyen efficace, ça me protège et ça aide ma bataille mentale. Car, parfois durant la journée, tu te demandes : “est-ce que je vais craquer, et boire”? Avec l’antabuse, la réponse est claire, c’est non.» La jeune femme reconnaît que l’existence de ces médicaments est peu connue de la communauté des Alcooliques anonymes, qui prône davantage un sevrage basé sur la volonté personnelle. «Je suis plutôt d’accord avec cette mentalité, le travail sur soi est primordial, car il ne faut pas croire qu’il y a de pilule miracle contre l’alcoolisme, le médicament seul ne réglera pas tout. Mais dans certains cas, il peut faire la différence», admet-elle.

Le grand hic avec les médicaments, c’est qu’il est très facile d’arrêter de les prendre et hop, la vulnérabilité est de retour, laisse tomber Sarah-Maude Pilon. Elle aussi a déjà pris de l’Antabuse. «Mais je finis toujours par arrêter, ça demande une très grande discipline… et j’ai réalisé que je préférais juste faire de la thérapie que de compter sur une pilule», explique la jeune femme de 22 ans. Sarah-Maude a récemment décidé de se permettre de boire une ou deux fois par mois. «L’alcool est tellement incrusté dans notre quotidien… Je sais que je peux retomber, mais pour l’instant, je suis en contrôle», dit-elle.

sarah maude pilon
Même si elle admet que les médicaments peuvent l'aider à gérer ses problèmes de consommation, Sarah-Maude Pilon a décidé d'arrêter de les prendre et de mettre son énergie sur la thérapie et le travail sur soi.

Un médicament pour «boire socialement» et de façon contrôlée

Il existe différents médicaments pour aider à s’émanciper d’un problème de dépendance à l’alcool. Au pays, trois médications principales sont approuvées par Santé Canada.

Disulfiram (Antabuse) : Agent dissuasif qui entraîne une réaction allergique avec nausée, vomissement et dysphorie lorsque pris avec de l’alcool.
Naltrexone (Revia) : Bloque l’euphorie associée à la consommation d’alcool.
Acamprosate : Réduit les symptômes chroniques du sevrage et aide à maintenir une vie sobre.

Source: www.sbir-diba.ca

Contrairement à l’Antabuse, le Revia n’a pas du tout d’effet physique dissuasif : il vise plutôt à annuler l’«euphorie» ou le «buzz» que procure la consommation d’alcool, en modulant les récepteurs des endorphines, explique le Dr Jean-Pierre Chiasson. Ce médicament est très utile pour éviter les rechutes, fait valoir le spécialiste en toxicomanie, puisqu’il permet à certaines personnes de vivre une transition «plus douce» vers un mode de vie sobre, en pouvant prendre un verre devant des inconnus, par exemple, sans avoir à déballer tout leur passé dès les premières minutes. Aux États-Unis, le Revia est aussi disponible sous forme d’injection qui fait perdurer l’effet durant un mois, tandis qu’ici, il faut le prendre une fois par jour par voie orale.

Fondateur et directeur médical du centre de réadaptation en dépendance Nouveau départ, basé à Montréal, le Dr Chiasson recommande à tous les patients qui y séjournent un traitement à la fois basé sur la pharmacothérapie et la psychothérapie. Selon lui, les médicaments peuvent faire la différence durant la période critique où les personnes sont le plus susceptibles de rechuter. Contrairement à la vaste majorité des maisons de thérapie, Nouveau départ incite ainsi fortement à la prise de médication. «Les médicaments sont un bon outil pour réussir son sevrage, c’est un adjuvant thérapeutique. Mais ils doivent faire partie d’un traitement global», insiste le Dr Chiasson.

Méconnaissance des médecins

L’approche pharmacothérapeutique en toxicomanie est un sujet encore trop méconnu du corps médical, déplore le Dr Jean-Pierre Chiasson. Celui qui axe sa pratique dans ce domaine depuis 30 ans estime qu’aux États-Unis, les praticiens sont bien plus nombreux à connaître et à prescrire les divers médicaments qui peuvent aider à contrer l’alcoolisme.

«[...] il n’y a pas un seul bon remède qui doit être privilégié.» –Dr Didier Justras-Aswad

Le psychiatre Didier Jutras-Aswad, qui dirige l'Unité de psychiatrie des toxicomanies au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), partage la même opinion. «Un grand nombre de médecins sont peu confortables à prescrire cette médication, par manque de connaissance. [...] C’est que, jusqu’à très récemment, la toxicomanie et son traitement n’étaient pas enseignés dans les écoles de médecines», observe le chercheur. Il ajoute qu’au Québec, on privilégie depuis très longtemps la psychothérapie comme seul remède à l’alcoolisme, excluant ainsi la médecine de la solution.

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Le psychiatre Didier Jutras-Aswad dirige l'Unité de psychiatrie des toxicomanies au CHUM.

Mais s’affranchir d’un problème de dépendance sans aucune médication, n’est-ce pas la voie à privilégier? «Il y a tellement d’individus différents, avec des situations de santé mentale et des parcours distincts, qu’il n’y a pas un seul bon remède qui doit être privilégié», répond le Dr Jutras-Aswad. L’idéal, selon lui, serait que chaque personne puisse être informée de toutes les options possibles, dont celle de prendre des médicaments, et puisse avoir la liberté de faire un choix éclairé.

Le psychiatre insiste : «Il faut absolument démystifier l’existence de ces médicaments, tant aux patients potentiels qu’aux médecins». Il stipule que plusieurs études scientifiques ont déjà démontré que la prise de médication diminue le nombre de rechutes. Il est d’autant plus navrant, dans ce contexte, que les personnes qui prennent ce type de médication font l’objet de préjugés, poursuit le Dr Justras-Aswad. Il admet que certains de ses patients sont parfois vus par leurs confrères comme des «faibles» qui optent pour «la voie de la facilité».

Tabous et malaises chez les AA

Sobre depuis neuf ans, Jean-Luc Blouin a rarement entendu parler des médicaments pour contrer la dépendance à l’alcool. Il a pourtant aidé des dizaines de personnes à s’en sortir et est un membre actif de la communauté des Alcooliques anonymes (AA). «Les gens ont de la difficulté à en parler, ils se sentent jugés. C’est difficile déjà de parler de tes problèmes, et là arriver avec une histoire de pilules dans un milieu où on prône l’abstinence totale de substances, ce n’est pas évident», dit-il.

En compagnie de Moshe V. Desgagné, aussi membre des AA, M. Blouin raconte que son ami et lui se sont affranchis de leurs problèmes de consommation grâce à un long travail sur soi. Tous deux admettent éprouver un certain malaise avec la pharmacothérapie comme solution à l’alcoolisme. Non pas que les médicaments risquent de créer une nouvelle dépendance physique (les études prouvent que non), mais selon Jean-Luc Blouin, ils vont forcément créer «une dépendance mentale», une vulnérabilité. «La journée où tu as oublié de prendre ta pilule, si tu comptes normalement là-dessus pour garder le contrôle, c’est très dangereux», estime-t-il.

«Quand on est à la guerre, tous les moyens sont bons pour sortir de là victorieux.» –Moshe V. Desgagné

jean luc blouin moshe desgagne
Jean-Luc Blouin (gauche) et Moshe V. Desgagné sont membres des AA depuis plusieurs années et admettent avoir un certain malaise avec les médicaments comme outil d'émancipation aux problèmes d'alcoolisme.

Moshe V. Desgagné reconnaît aussi qu’il y a une certaine forme de «facilité» à vouloir compter sur des médicaments pour rester sobre. «Je vais faire une métaphore à deux sous : c’est un peu le principe du gars qui veut être hyper-musclé, mais qui ne veut pas trop aller au gym. ‘’Je vais prendre des shots [de stéroïdes], puis je serai découpé’’. [Il] n’a pas fait le travail, car il y a une discipline derrière la sobriété, derrière la démarche que nous avons privilégiée.» Et le jour où la prescription de médicament est finie, c’est la force mentale qui assurera d’éviter une rechute, ajoute-t-il.

Ceci dit, que les médicaments soient la voie de la facilité ou non, M. Desgagné fait valoir que «quand on est à la guerre, tous les moyens sont bons pour sortir de là victorieux». Qu’il s’agisse de «bouées ou de béquilles», si ces médicaments aident certaines personnes à s’en sortir, «tant mieux», et il ne faut surtout pas les juger pour autant, affirme-t-il.

Coût social de l'alcool

- Les coûts annuels totaux (mortalité, maladie, perte de productivité, etc.) de l’abus d’alcool au Canada ont été estimés en 2002 à 14,6 milliards de dollars – presque autant que les coûts du tabagisme (17 milliards de dollars) et considérablement plus que les coûts générés par l’ensemble des drogues illégales (8,2 milliards de dollars).

- On estime que si tous les Canadiens buvaient dans les limites des directives suggérées par Santé Canada, on pourrait réduire de 4600 par année le nombre de décès liés à l’alcool.

Source : www.sbir-diba.ca


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