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Ces Québécois sont secrètement partis combattre en Syrie (VIDÉO)

08/12/2016 06:39 EST | Actualisé 08/12/2016 06:40 EST

Un groupe de jeunes Québécois s'est joint secrètement aux milliers de combattants étrangers en Syrie pour lutter contre le régime de Bachar Al-Assad. Aujourd'hui, ils sont soupçonnés d'avoir commis des actes terroristes. Nous avons découvert qui ils sont.

Une enquête de Sonia Desmarais, Chantal Lavigne et Karine Bastien

Une dizaine d’amis se retrouvaient régulièrement dans un centre de tir de la région de Montréal pour s’entraîner avant le départ de sept d’entre eux pour le Moyen-Orient entre l’été 2012 et l’été 2013.

Les jeunes hommes y apportaient deux armes, selon des témoins. L’une d’elles était une imitation de carabine semi-automatique soviétique appelée SKS, similaire à celle qu’utilisent les rebelles en Syrie.

Certains d’entre eux s’y sont exercés durant des mois, de deux à trois fois par semaine.

Lors des séances de tir, ils prennent souvent des pauses pour prier. Plusieurs d’entre eux s'étaient convertis à l’islam. Un jour, un client aurait entendu un jeune dire qu’il était malheureux que les cibles ne soient pas des mécréants. Avertis de l’incident, les propriétaires contactent les autorités, qui décident de déclencher une enquête.

Les policiers seront à partir de ce moment présents lorsque les jeunes s’exercent et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) met plusieurs d’entre eux sous écoute électronique. Certains sont surveillés de près, parfois jour et nuit.

Ces jeunes représentent la première vague de Québécois à avoir quitté le pays pour combattre le dictateur syrien, a appris l’émission Enquête en collaboration avec CBC. Certains auraient rejoint l’Armée syrienne libre, des rebelles qui luttent contre Al-Assad et qui collaborent avec des islamistes liés à Al-Qaïda.

À l’époque, ils étaient âgés de 17 à 26 ans.

Ils font maintenant l'objet d’une enquête de la GRC pour actes terroristes liés à l'enlèvement et à l'extorsion de deux Américains en Syrie.

Wassim Boughadou et Tarek Sakr

Wassim Boughadou et Tarek Sakr. Photo : Radio-Canada

Wassim Boughadou et Tarek Sakr étaient membres de ce groupe.

Wassim, Québécois d’origine algérienne, était entraîneur dans un gym. Tarek, lui, est d’origine syrienne et étudiait en pharmacie. Selon nos sources, deux de ses cousins ont été tués dans la région de Lattaquié, en Syrie, endroit où des violences ont éclaté au début du conflit.

Ils étaient deux des trois organisateurs des entraînements au centre de tir. Wassim payait d’ailleurs des séances d’exercice pour ses amis.

À l’été 2015, la GRC a effectué des perquisitions à leur résidence et à celles de deux autres jeunes du groupe.

Il nous a été impossible de les joindre pour avoir leurs commentaires. Ils voyageraient toujours entre la Syrie et la Turquie. Wassim s’est radicalisé et aurait passé du temps avec le groupe armé État islamique.

Les autres membres du groupe font toujours l’objet d’une enquête et sont de retour au Québec.

Lunettes de vision nocturne

Deux des jeunes qui s’envoleront pour la Syrie en septembre 2012 étaient sur la liste noire qui leur interdisait de voler dans l’espace aérien américain. Ils l’ont appris à l’aéroport de Montréal alors qu’ils voulaient prendre un avion qui devait transiter par les États-Unis.

Ils changeront donc leurs plans et partiront peu de temps après. L’un grâce à son passeport tunisien et l’autre grâce à un vol direct vers l’Europe à partir de l’aéroport d’Halifax. Ce dernier avait, dans ses bagages, un viseur et des lunettes de vision nocturne.

Ismael Habib

Ismael Habib. Photo : Tirée d'une vidéo de menace diffusée sur Internet

Ismael Habib, que l’on voit sur cette photo, fait partie de la dizaine de jeunes qui se sont entraînés au centre de tir. Il est parti pour la Turquie à l’été 2013, soit après l’enlèvement et l’extorsion des deux Américains en Syrie.

Il subit ces jours-ci un procès à Montréal. Il est accusé d’avoir tenté de quitter le Canada pour rejoindre un groupe terroriste et d'avoir fait une fausse déclaration dans le but d'obtenir un passeport.

Depuis son retour, Ismael Habib aurait reçu des menaces de son ancien beau-frère : Wassim Boughadou.

Ce dernier enverrait des vidéos de menaces du Moyen-Orient à certains des jeunes qui sont revenus à Montréal.

L’homme de l'égoportrait

L’un des jeunes qui se sont rendus en Syrie a pris un égoportrait avec le premier ministre Justin Trudeau en 2015. Photo : Radio-Canada

Un autre membre du groupe qui s’est rendu en Syrie a attiré l’attention cet automne, lorsque les médias ont révélé qu’il avait pris un égoportrait avec Justin Trudeau à Montréal en 2015.

Malgré les soupçons d’actes terroristes qui pèsent contre lui, il n’avait pas été inquiété par les gardes de sécurité du premier ministre canadien.

L’accent québécois

Les actes terroristes dont ces jeunes sont soupçonnés sont liés à l’enlèvement des Américains Theo Padnos et Matthew Schrier.

Retenu en otage et torturé durant deux ans en Syrie, Theo Padnos soutient avoir fait face à des Canadiens, dont un Québécois, durant des interrogatoires. Ses geôliers étaient masqués, mais Theo dit avoir reconnu l’accent québécois de l’un d’eux.

Theo Padnos lors de sa captivité. Photo : Tirée d'une vidéo enregistrée par ses geôliers

Matthew Schrier, qui aura été pris en otage pendant sept mois, croit aussi avoir eu affaire à des Canadiens.

À la suite d’un interrogatoire au cours duquel il doit donner ses mots de passe et son numéro d'assurance sociale - des informations nécessaires pour le voler - des objets sont achetés avec ses cartes de crédit.

Deux tablettes électroniques Samsung seront envoyées à une adresse de la ville de Westmount, sur l'île de Montréal.

À cette adresse se trouvait un appartement habité par un des jeunes qui s’envolera, lui aussi, pour la Syrie peu de temps après. Ce dernier a refusé de répondre à nos questions.

Selon notre enquête, les deux tablettes électroniques auraient abouti dans les mains de Wassim Boughadou.

Un bon de commande a aussi été enregistré pour un envoi à Laval au nom du petit frère d’un des jeunes partis au Moyen-Orient. Le destinataire faisait aussi partie du groupe qui s'entraînait au centre de tir, mais il n’aurait jamais quitté le Canada pour la Syrie.

Dans ce dossier, la GRC n’a porté aucune accusation à ce jour contre les jeunes et nous n’avons pas de preuve qu’un ou plusieurs d’entre eux se seraient retrouvés dans la cellule de Theo Padnos et de Matthew Schrier.

Un jeune se défend

Nous avons demandé à plusieurs reprises aux jeunes de retour au Québec de nous accorder une entrevue. Ils ont tous refusé sauf un, qui nous a écrit ceci :

«Je réitère que je n'ai rien à voir aux crimes qui ont été commis contre Schrier et Padnos… Je trouve donc injuste d'associer mon visage à cela juste à cause du stand de tir où il n'était nullement question de rejoindre un groupe terroriste ou commettre un crime.» - Un des jeunes soupçonnés d'avoir commis des actes terroristes

Pour un proche d’un des membres du groupe, qui nous a accordé une entrevue sous le couvert de l’anonymat, ces jeunes sont surtout des victimes.

« Ils sont plus des victimes qu'autre chose ces jeunes […] Ils sont partis, je pense, avec une bonne intention, pour faire leur devoir de musulmans, mais je pense qu'ils ont été manipulés », dit-il, ajoutant cependant « qu’il y en a qui étaient beaucoup plus radicaux », qui sont encore là-bas et « qui ne reviendront pas ».

Avec la collaboration de Gaétan Pouliot

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