DIVERTISSEMENT

Ton art/Ta job: «Je m'amuse à dire qu'on gagne notre survie» - Nicolas Letarte (ENTREVUE VIDÉO)

28/11/2016 09:57 EST | Actualisé 02/12/2016 04:42 EST
Hugo Jolion-David


Être artiste, un rêve enrobé de paillettes? Un gage de glamour et d'abondance? Pour certains oui. Pour d'autres, la réalité est toute autre. Beaucoup d'artistes qui rencontrent un beau succès décident tout de même d'avoir un deuxième revenu, pour de multiples raisons. Et ils ne le crient pas nécessairement sur tous les toits. Parce qu'il est trop difficile de vivre de son art? Pour vivre de nouveaux défis? Tour d'horizon avec Fab (Random Recipe), Julie Beauchemin, Mathilde Lavigne et Nicolas Letarte.


À moins que vous ne soyez un artiste ou un passionné d'art, le nom Nicolas Letarte ne vous sonne peut-être pas de cloche. Le musicien multi-instrumentiste est pourtant derrière de nombreuses productions à succès et de belles collaborations, notamment au théâtre avec Ex Machina et Robert Lepage, au cinéma avec Anne-Marie Tougas et Helen Doyle, en danse avec Geneviève Lechasseur et Guylaine Savoie, en plus d'être membre de la fameuse Fanfare Pourpour.

Quand on entre dans le bureau à domicile de Nicolas Letarte, c'est frappant. Deux points de travail, deux univers: concepteur sonore et réparateur d'ordinateurs Mac. Malgré sa feuille de route impressionnante, il a besoin d'un autre emploi? Tout à fait. «Ça me fait penser à la joke: "Qu'est-ce que tu fais quand un musicien cogne à la porte? Tu lui donnes de l'argent et tu prends la pizza"» lance Letarte en riant.

C'est qu'il en a vu d'autres: fils de l'écrivaine Louky Bersianik (oui, celle derrière L'Euguélionne) et de l'artiste visuel, musicien et réalisateur Jean Letarte, Nicolas a grandi dans l'art, dans son effervescence et dans ses périodes plus creuses. «Quand je suis arrivé, mes parents ont commencé à chercher d'autres revenus: ma mère écrivait des scénarios jeunesse pour Radio-Canada, mon père aussi y a finalement travaillé pendant 30 ans. J'ai vu mes parents évoluer là-dedans et finalement en vivre.»

S'il a porté les chapeaux d'illustrateur perspectiviste, artisan pour une compagnie de bijoux et autres postes divers, l'artiste a su rapidement que c'était la conception sonore qui l'attirait. «Je n'ai même pas étudié en musique, j'ai des études en arts visuels! Mais la musique a toujours été là.»

Ironiquement, Letarte a fait face à la même réalité plusieurs années plus tard: «J'avais commencé à réparer les ordinateurs de ma famille, d'amis, comme ça. Quand j'ai eu mon premier enfant, j'ai réalisé que la conception musicale allait bien, mais seul ou à deux. Mon ex est elle aussi dans le milieu du théâtre: elle s'était mise à off pour un moment et j'ai réalisé qu'il fallait vraiment plus de sous. J'ai décidé de prendre des cours chez Apple pendant un an. Aujourd'hui, je suis enregistré, j'ai mon système de factures. Ça s'est fait par bouche à oreille: j'ai une bonne centaine de clients.»

LIRE AUSSI:

» «Quand il te reste 22 dollars dans ton compte...» - Fab de Random Recipe

» «Je me rappelle très bien de rouler mes cennes noires» - Julie Beauchemin

» «Les gens ne réalisent pas que tu ne gagnes pas ta vie comme comédien» - Mathilde Lavigne


Un équilibre précaire

Si Letarte a trouvé une façon efficace de vivre de sa passion tout en ayant un autre revenu qui le comble tout autant, il avoue que son horaire de travail a parfois des airs de gestion de haute voltige. «Mon calendrier, c'est ma partition. Quand la musique prend un break, je passe plein d'ordinateurs.» Et parfois même en travaillant sur de nouvelles productions. «Je peux lancer une mise à jour et me retourner pour continuer mes trucs», dit-il.

Un vrai roi de l'optimisation du temps, et de ses connaissances aussi: «J'utilise un Mac pour travailler: je sais exactement ce que ça prend. Je peux réinjecter mes connaissances dans les ordinateurs de mes clients - majoritairement dans le milieu des arts - selon leurs besoins. Et à force de travailler de cette façon, je peux réajuster mes propres installations.» Tout est dans tout, n'est-ce pas? «Il faut vivre, manger. Mes deux enfants passent avant, alors oui, j'essaie d'optimiser mon travail.Tout s'intègre, c'est un win-win

Ce gagne-pain ne lui permet pas encore d'être créatif à 100%, sans souci.«Même avec les deux revenus, c'est assez précaire. Je m'amuse à dire qu'on gagne notre survie. J'ai fait un choix de simplicité volontaire et involontaire à la fois. Mon idéal n'est pas nécessairement de devenir une grande vedette, je travaille beaucoup dans l'ombre.» A-t-il déjà eu envie de se trouver un emploi plus stable? «Oh oui, beaucoup. Énormément. Je l'ai fait plus jeune, d'ailleurs. Ou même, de penser à créer ma propre job. Pour plein de raisons, la précarité notamment.»

«Il faut que ça change!»

Letarte n'a toutefois pas hésité avant d'accepter notre invitation. «Pas du tout. Je connais plein de personnes dans le même pattern. Plein, plein, plein. Des musiciens, des comédiens... Ce que je déplore aujourd'hui, c'est qu'on nous met dans la catégorie de travailleur autonome. Rien ne nous protège. Si tu travailles pour une boîte, il y a des avantages sociaux, ce n'est pas reconnu de la même manière.» Dans quel sens? «Un exemple: j'avais un contrat en béton avec Robert Lepage. J'ai voulu faire un petit achat pour parfaire le drum dont j'avais besoin. À la banque, ils m'ont regardé en riant. Ils m'ont dit: "Pour nous, ta situation est la même que celle d'un itinérant. Ce n'est pas différent de quelqu'un qui fait la manche." J'ai vraiment trouvé ça fort, alors que ça fait plus de 20 ans que je fais ce métier et que j'ai je ne sais plus combien de productions derrière moi.»

Letarte souligne également les nombreuses injustices qui parsèment le parcours d'un artiste. «Ça arrive de se faire dire "Tu as fait une super conception pour 15 000 dollars la dernière fois, mais cette fois, on n'a que 600 dollars pour le même travail. L'enveloppe est réduite. Je pense qu'il faut refuser: ça crée un précédent.» Et surtout, une ouverture à un certain abus. «Je ne connais pas d'autres corps de métier qui accepteraient ce genre de trucs. N'importe quelle personne devrait pouvoir refuser d'être sous-payée. C'est comme si j'allais voir un boulanger et que je lui disais: "Hier, je t'ai acheté un pain pour 3.50 dollars. Aujourd'hui, je peux te donner 2 dollars parce que c'est ce que j'ai aujourd'hui. Il va te sortir à coups de pied dans le cul, voyons donc!»

À vue de nez, voit-il des solutions à cette regrettable réalité? «C'est un choix de société à faire. Il faut que ça change, ça n'a aucun bon sens. Plus ça va, plus des personnes spécialisées très compétentes vont se retrouver dans cette situation. Et ce n'est clairement pas eux qui vont avoir l'argent. C'est vraiment déplorable. Les craques du plancher sont pleines et la société est en train de polir le plancher pour qu'on suive le "bon chemin".» Le gouvernement devrait contribuer davantage, croit-il. «Je trouve qu'il y a une promotion des artistes comme des paresseux, des get a job. J'entends ça souvent. Wow. Qu'est-ce qu'on retient des grandes sociétés? La culture. Il faut que l'État évolue. On n'est pas en 1930, mais on n'est pas au diapason.»

Ton art/Ta job: une série à suivre sur Le Huffington Post Québec.