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Reconstruire sa vie après le Bataclan

12/11/2016 10:12 EST | Actualisé 12/11/2016 10:14 EST

Un an après le massacre du 13 novembre, les rescapés de l'attentat au Bataclan essaient de revivre, malgré leurs blessures et le traumatisme qu'ils ont subi.

La façade du Bataclan a été repeinte, le hall d'entrée a été refait à neuf. La tristement célèbre salle de concert s'est offert un sérieux lifting avant sa grande réouverture, un an après l'attaque terroriste du 13 novembre 2015 qui a coûté la vie à 90 personnes.

Mais Gwenn, Yann et Audrey n'ont aucun mal à reconnaître l'endroit. Ces trois rescapés du drame qui s'est déroulé ici y reviennent pour la première fois depuis un an; depuis ce jour où leur vie a basculé. Tous trois en portent encore des stigmates physiques et psychologiques.

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C'est Gwenn qui avait eu l'idée d'aller au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Cette Bretonne avait déjà vu un spectacle du groupe américain quelques mois plus tôt et avait convaincu son frère Yann et Audrey, la compagne de son frère, de venir avec elle et avec une collègue du bureau. Tous sont de grands amateurs de rock.

Vers 21 h 45, une série de détonations interrompt abruptement le concert. Le doute et l'incompréhension gagnent la foule. « Comme beaucoup de monde, j'ai cru que c'étaient des feux d'artifice », se souvient Gwenn.

L'action qui se déroule sous leurs yeux ressemble à un film d'horreur. Yann se souvient des gens qui crient à l'aide, des visages qui implorent et du sang qui coule. Mais personne n'ose bouger. « Il faut savoir que la moindre personne qui levait la tête se faisait shooter, dès qu'il y en a un qui se levait, il se prenait une balle », explique Audrey.

Gwenn se rappelle aussi comment elle essaie de calmer les gens autour d'elle avant d'être projetée au sol. À ses côtés, Yann voit les spectateurs tomber comme des dominos alors que les tirs se poursuivent, incessants.

Peu après, Audrey Costalin, la compagne de Yann, entend deux râles étouffés. Gwenn vient d'être touchée par deux balles qui lui transpercent l'abdomen.

Je sens que je suis touchée. Je me dis que c'est bizarre, que ça ne fait pas mal. Je ressens une forte chaleur dans mon corps, mais ça ne fait pas mal. - Gwenn Lafolie, blessée au Bataclan

Concentrée sur ses blessures, Gwenn n'a qu'un souvenir vague des assaillants. Mais Yann et Audrey n'oublieront jamais leur visage. « J'en ai vu un actionner sa kalachnikov plusieurs fois, et ce qui m'a impressionné, c'est à quel point il était calme, il ne laissait paraître aucune émotion », raconte Yann. À un moment, Audrey soulève la tête et voit un des tireurs dans la fosse à 15 mètres d'elle.

La première réflexion que je me suis faite, c'est ah bon, c'est à ça que ça ressemble, un mec qui tue? C'était un petit jeune avec un t-shirt banal. Il tirait, s'arrêtait parfois, avait l'air de s'embêter. Puis il rechargeait son arme et se remettait à tirer à gauche, à droite, selon son humeur. On était tous à la merci d'un petit jeune qui n'avait l'air de rien. - Audrey Costalin

Peu après, deux des terroristes montent au balcon. Des douzaines de spectateurs en profitent pour s'enfuir par l'issue de secours qui donne sur une ruelle à gauche de la salle. Audrey et la collègue de Gwen s'élancent. Yann demande à sa sœur si elle est en mesure de suivre. « Je me dis si on reste là, on meurt tous les deux », explique-t-il.

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Gwenn essaie de se lever, mais est rapidement stoppée dans son élan, paralysée par la douleur. Yann entreprend donc de la traîner jusqu'à la porte, sans se retourner puisqu'il entend derrière lui les terroristes qui continuent de tirer. Une fois dehors dans la ruelle, il doit encore la porter sur plusieurs dizaines de mètres pour se mettre à l'abri des tirs des terroristes.

Tous deux vont retrouver Audrey qui les attendait au coin de la rue. Gwenn s'effondre sur le trottoir et commence à ressentir la douleur. Yann lui retire ses vêtements ensanglantés et découvre la gravité des blessures. Paniqué, il applique les conseils d'un homme qui porte secours à une autre victime à quelques mètres. Il retire sa veste et l'applique avec force sur la plaie pour arrêter le saignement.

Gwenn ne sera évacuée en ambulance vers l'hôpital que deux heures plus tard, mais elle est convaincue que les gestes posés par son frère lui ont sauvé la vie. « Mon frère, c'est mon héros. Sans lui, je ne serais pas là aujourd'hui », affirme-t-elle. Yann avoue que l'épreuve les a beaucoup rapprochés. « Je ne pouvais pas sortir et la laisser là, je m'en serais voulu toute ma vie », dit-il.

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Mais pour Gwenn, le cauchemar ne s'est pas terminé en sortant du Bataclan. Elle a, par la suite, passé 10 jours dans le coma et 5 jours en réanimation. Hospitalisée pendant quatre mois, elle se souvient d'une convalescence extrêmement difficile et d'une rééducation longue et ardue.

« Ça a été la pire expérience de ma vie; j'y pense tous les jours. J'en garde des séquelles, je suis marquée physiquement, dans ma chair, et puis moralement, c'est très difficile encore aujourd'hui », confie-t-elle. Elle a longtemps cru qu'elle ne pourrait jamais remarcher et remercie ses proches et leur soutien sans faille pendant toute cette période qu'elle qualifie de long chemin de croix.

Elle a, depuis peu, repris le travail à mi-temps et savoure chaque geste du quotidien, chaque sortie comme une petite victoire.

Je ne retrouve pas ma vie d'avant parce que ma vie d'avant, elle est terminée pour moi. J'en démarre une nouvelle depuis que je suis sortie du coma. Et cette nouvelle vie, je ne l'appréhende pas de la même manière. Je n'ai plus cette légèreté; j'ai perdu mon insouciance ce soir-là au Bataclan. - Gwenn Lafolie

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Et pourtant, Gwenn a bien l'intention de retourner bientôt au Bataclan pour voir un concert avec son frère et sa belle-sœur : pour tourner une page, pour avancer, pour ne pas laisser le dernier mot aux auteurs du massacre. Selon les jours, ses sentiments envers eux évoluent, entre la colère et la pitié. Elle les décrit comme des faibles, manipulés, endoctrinés, mais pas comme des croyants. « Dieu, c'est l'amour, c'est la tolérance, ce n'est pas ça.

En se retrouvant, un froid soir d'octobre, avec Yann et Audrey devant le Bataclan, Gwenn parle de son besoin de profiter pleinement de la vie, qu'elle sait précieuse. Son frère évoque, pensif, comment cette vie peut basculer en un rien de temps, puis dit avoir l'impression que tous trois sont des miraculés.

Marquant une pause sur le trottoir où il a sans doute sauvé la vie de sa sœur il y a un an, il l'enlace, la regarde en souriant et lui dit, sur le ton de la confidence, comme pour mieux le souligner : « Hé, on est là ! »

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