BIEN-ÊTRE

La sagesse sort de la bouche des enfants

06/11/2016 10:36 EST | Actualisé 06/11/2016 10:39 EST
Eric Garault

« Qu’est-ce que la philosophie? », demande l’animateur. « C’est réfléchir à comment la vie pourrait être mieux », lance Ninon du haut de ses 9 ans. « C’est réfléchir sur le sens de la vie », suggère sa camarade Inoa. « C’est partager les avis, mais c’est aussi la vie en général. Vivre tous les jours, c’est faire de la philo », renchérit Alice.

« Et le bonheur? » poursuit l’animateur. « C’est juste d’être, d’exister au monde », répond Julien. Ce philosophe en herbe rentre de l’école, après son premier atelier de philo, et s’écrie: «Maman, quand je pense que j’ai attendu 7 ans et demi pour faire de la philosophie ! ».

L’ouvrage du philosophe Frédéric Lenoir, Philosopher et méditer avec les enfants, regorge de petites perles de sagesse à faire pâlir leurs aînés chevronnés. Pendant un an, cet érudit éclectique est allé à la rencontre des petits de 4 à 11 ans pour les initier à la philosophie. Il raconte dans son livre «l’aventure enthousiasmante » qu’il a vécue auprès de centaines d’enfants. « Les réponses des enfants sont stupéfiantes de profondeur », s’exclame-t-il « ils ont une sorte d’intuition philosophique extraordinaire. »

Des milieux favorisés de Paris et de Genève jusqu’aux quartiers difficiles de Molenbeek et d’Abidjan, M. Lenoir témoigne que « sur les points fondamentaux, tous ces enfants étaient d’accord sur l’essentiel». Ce qui conforte le principe « d’une universalité de la pensée », indépendamment des origines socioculturelles. «On voit des différences mineures », nuance-t-il toutefois, « par exemple le niveau de vocabulaire.»

Philosopher….un jeu d’enfants !

Dans ces ateliers de philo, on ne demande pas aux enfants de lire Kant ou Spinoza. « On les encourage à poser les bonnes questions et à chercher intelligemment des réponses avec des arguments rationnels », explique Frédéric Lenoir. Les petits sont initiés à l’acte de philosopher, un exercice pédagogique qui favorise le développement d’une pensée critique et créative. Et comme ce sont des ateliers de groupe, les enfants apprennent à s’écouter, à dialoguer et à respecter les règles du débat d’idées.

L’originalité de la méthode prônée par Frédéric Lenoir réside dans l’introduction de la méditation dans ces ateliers de philo. « Décroisez les jambes, mains à plat sur les genoux, fermez les yeux, portez votre attention sur votre respiration... », commence-t-il ainsi chaque séance. Cette pratique de l’attention « calme les enfants agités, développe leur capacité de concentration et leur apprend à gérer leurs émotions », plaide cet adepte de la méditation. Une alliance heureuse qui permet à l’enfant de cultiver à la fois sa relation à soi et sa relation au monde.

Les petits Québécois sont férus de philo aussi !

Expérimenté dès 2005 dans la Commission scolaire Marie-Victorin, le programme Prévention de la violence et Philosophie pour enfants a été conçu pour développer « une musculature de la pensée et une culture de la non-violence chez les enfants », affirme Céline Roy, coordonnatrice du programme de prévention à La Traversée, un organisme d’aide de la Rive-Sud.

« Les enfants aiment beaucoup ces cours, ils sont contents et épanouis », poursuit Mme Roy. « Ce qui me fait le plus plaisir », s’enthousiasme-t-elle, « c’est de voir la réhabilitation des enfants autrefois exclus et rejetés, auprès de leurs camarades ». En leur offrant un cadre d’expression où ils ne se sentent ni jugés, ni notés, on permet à ces enfants de se construire « une identité solide. »

Les résultats probants de l’expérimentation pilotée par la CS Marie-Victorin, ont conduit d’autres commissions scolaires à intégrer des ateliers de philo dans leur programme, notamment CS Marguerite-Bourgeoys, CS de Montréal, CS des Affluents et CS des Grandes Seigneuries.

Cette méthode pédagogique inspirée par le philosophe américain Matthew Lipman, fut introduite au Québec en 1982 par Anita Caron, alors professeure à l'UQAM puis développée par Michel Sasseville, professeur de philosophie à l’Université Laval. Les enseignants s’appuient sur des romans philosophiques et des guides pédagogiques dans le but « d'amener les enfants à penser par et pour eux-mêmes», tel que l’exprime Michel Sasseville.

Nul besoin donc d’atteindre l’âge de 45 ans pour philosopher, comme le préconisait Aristote. La philosophie s’avère être une aptitude à la vie plutôt qu’une discipline académique. Élever un enfant prend alors tout son sens dans cette approche didactique puisqu’elle vise à élever sa conscience et son esprit.

Philosopher et méditer avec les enfants (éditions Albin Michel), avec un CD de méditations guidées.