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«Louis parmi les spectres»: la nouvelle merveille de Fanny Britt et d'Isabelle Arsenault

04/11/2016 04:31 EDT | Actualisé 04/11/2016 04:32 EDT

Elles parlent du courage de petit garçon, d’alcoolisme d’homme et de séparation d’adultes avec une douceur des grandes occasions. La première, en couchant sur papier des mots qui goûtent bon, avec une sensibilité qui chavire et une intelligence qui remet en question. La deuxième, en enveloppant le tout de ses illustrations inimitables, avec ses traits de crayons d’une simplicité qui dit tout. Trois ans après le grand succès de Jane, le renard et moi, Fanny Britt et Isabelle Arsenault proposent un autre bijou qui devrait se retrouver dans toutes les maisons.

louis

Parmi les innombrables prix et critiques dithyrambiques récoltés par leur premier bébé littéraire, notons le prix du Gouverneur général en littérature jeunesse et une place au classement des 10 meilleurs livres illustrés du New York Times en 2013.

Une aura de succès qui a eu pour effet d’angoisser Fanny Britt pour la suite des choses. «J’étais paralysée. Ça m’a pris beaucoup de temps pour réussir à écrire le deuxième album. J’avais peur de chercher à plaire et je ne voulais surtout pas faire une recette pour répéter le succès de Jane. Heureusement, travailler à deux nous permettait de partager nos angoisses. Il y en avait toujours une qui apaisait l’autre. On ne partait jamais sur une shire en même temps.»

fanny britt

Dans Louis chez les spectres, on retrouve un père qui pleure comme un chien aboie, à cause du vin qu’il ingurgite tous les jours avant 11 h; un petit garçon, Louis, qui en pince pour Billie, une sirène à lunettes; son petit frère Truffe, amoureux du soul de James Brown; leur maman, qui essaie d’élever ses garçons malgré ce qui la ramène vers son mari.

Un album qui parle avant toute chose de comment avancer dans la vie. «J’avais envie de parler de courage, ce qu’on décrit faussement comme de la force, de l’invincibilité, et une absence de peurs et de faiblesses. On est dans une société qui méprise l’échec, ce que je trouve très malsain.»

Pour l’auteure, le courage est plutôt la capacité de composer avec la peur. «On aurait beaucoup à gagner de se dire que c’est correct de faire un pas, de reculer de deux et d’avancer à nouveau. Ça prend un courage du criss d’affirmer qu’on n’est pas capable pour un moment. Je me le répète chaque jour quand je me trouve faible et quand je me compare aux autres à qui tout réussit. C’est hyper difficile d’admettre ces choses.»

Difficile de nommer ses peurs, de regarder ses failles et de gérer les spectres de son passé. «J’avais envie de dire aux lecteurs qu’ils ne seront pas les superhéros en cape qui volent dans le ciel, mais qu’on peut apprendre à se promener avec ses fantômes et marcher avec eux, sans les éliminer.»

Une lucidité qu’on retrouve tout au long de l’album, où elle aborde des thématiques «d’adultes» (alcoolisme, séparation) avec franchise et délicatesse. «Je pense que les enfants vivent des choses aussi complexes que nous et je ne crois pas que l’enfance soit un lieu dissocié du reste de la vraie vie, surtout pas à 10, 11 et 12 ans.»

À ses yeux, les enfants n’ont tout simplement pas les mots pour identifier ces réalités. «Mais quand on fait confiance aux subtilités émotives qu’ils sont capables saisir, ça leur fait du bien. Ça les soulage. Ça leur permet de nommer des affaires qu’ils ressentent et dont on ne leur parle pas.»

Même si elle est amoureuse de la littérature jeunesse faite de bouffonnerie et de délinquance, quelque chose la ramène sans cesse vers des émotions complexes à nommer. «Notre point de vue dans l’album est toujours celui de l’enfant, et non le regard d’un adulte sur ce qu’un enfant lui dit et comment il se sent. Si quelque chose échappe aux garçons de notre histoire, on n’essaie pas de les surexpliquer. On les garde dans ce qu’ils comprennent et pressentent.»

L’écrivaine parle évidemment d’un point de vue pluriel puisque le talent d’Isabelle Arsenault se déploie de page en page, magnifiant les mots de Fanny Britt et entrant en dialogue avec l’imaginaire des lecteurs.

«Son travail est un peu un mystère pour moi. Je vois arriver ses images et je me demande comment elle fait. Ses traits, d’une si grande simplicité, arrivent à capter toute la sensibilité des petits gars, la relation entre les deux frères, le côté taciturne du plus grand et l’admiration du plus petit pour son aîné. Il y a quelque chose à fleur de peau dans son travail. Comme un miracle.»

Dédiant le livre à leurs hommes, tant leurs conjoints que leurs garçons, Britt et Arsenault pensaient toujours à eux en période de création. «Plus je reste proche de ce qui se frotte à moi au quotidien, plus je parle à un grand nombre de personnes. Les fois où j’ai voulu être plus universelle, je manquais mon coup. Ça devenait grandiloquent et fabriqué. Je m’éloignais de ce qui vient nous chercher au quotidien.»

L’écriture de Louis chez les spectres a d’ailleurs été faite alors que le fils aîné de l’auteure terminait son primaire et qu’il était confus par ses sentiments pour une jeune fille, avec toute la difficulté du monde à l’aborder. Près d’un an plus tard, l’illustratrice a commencé son travail, pendant que son aîné était lui aussi en sixième année. «C’est une forme de lettre d’amour à nos fils, à nos hommes.»

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