POLITIQUE

Regards croisés sur Justin Trudeau et les réseaux sociaux

21/10/2016 10:12 EDT | Actualisé 24/10/2016 02:18 EDT
Mark Blinch / Reuters
Canada's Prime Minister Justin Trudeau poses for a picture in Toronto, Ontario, Canada October 7, 2016. REUTERS/Mark Blinch

Devant une analyse de la présence de Justin Trudeau dans l'univers des médias sociaux, deux experts en sciences politiques et gouvernance numérique croisent leur regard pour décrypter son style de gouvernance. Et fournir quelques clés de compréhension sur les implications politiques...

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frédéric boily

Frédéric Boily

Entretien avec Frédéric Boily, professeur en sciences politiques au Campus Saint-Jean (Université de l’Alberta)

Notre étude montre un net décalage entre la Trudeaumanie au Canada anglais et à l’étranger, et le sentiment plus que mitigé au Québec. Comment l’expliquez-vous ?

C’est surtout la question du multiculturalisme qui explique ce décalage. M. Trudeau est le porteur de la vision multiculturelle de son père qu’il veut encore pousser plus loin. Or, il y a plus d’opposants à la politique du multiculturalisme au Québec. Les questions identitaires, surtout lorsque celles-ci ont une dimension religieuse, suscitent davantage de réactions négatives côté québécois.

Passé l'euphorie de la Trudeaumanie sera-t-il dès lors confronté au principe de réalité et à un retournement de l’opinion publique? Ou comme son père, Elliott Trudeau, est-il bien parti pour affronter les intempéries politiques et devenir dans quelques années l’icône de la culture populaire?

Le principe de la réalité finira par rattraper M. Trudeau comme cela a été le cas avec le père dont le gouvernement est devenu minoritaire dès 1972. Cela ne veut pas dire que le même sort attend le fils. Les libéraux affrontent pour le moment des formations politiques affaiblies et sans véritable chef, ce qui fait durer la période de grâce. De plus, l’électorat se montre encore patient, du moins pour le moment.

Mais les décisions qui doivent être prises en matière environnementale et énergétique vont créer du mécontentement, peu importe les décisions qui seront prises. De plus, d’autres promesses risquent d’être simplement écartées (comme la réforme du mode de scrutin et les vétérans qui s’attendaient à mieux), ce qui pourra créer une insatisfaction grandissante surtout si la stimulation économique promise ne livre pas les fruits escomptés.

« Lorsqu’un homme politique parvient à regrouper ses partisans sur les médias sociaux, cela lui donne une force de frappe accrue » - Frédéric Boily

Un an après son arrivée au pouvoir, voyez-vous malgré tout un changement dans l’homme ? Est-il plus habité par la gravité de sa fonction?

Les débuts ont été un peu chancelants, mais il a su s’adapter. On note par exemple, une évolution quant à ses réactions à propos des attentats où il manquait singulièrement de conviction. Au moment des attentats de Paris et de ceux survenus à Burkina Faso, M. Trudeau avait réagi sans prendre en compte la gravité de la situation et en s’exprimant comme s’il n’était pas premier ministre. Il a su corriger ce manque de gravité lorsque d’autres événements de la même envergure sont survenus. Sa réaction aux incendies de forêt de Fort McMurray, par exemple, était mieux calibrée et plus dans le ton. Il souffre encore un peu de la comparaison avec la réaction des premiers ministres plus expérimentés, même s’il a su faire les ajustements nécessaires.

Les jeunes entre 18 et 24 ans représentent le plus gros contingent d'abonnés de Justin Trudeau sur la période du 1er septembre au 14 octobre. Son élection en 2015 fut en partie possible grâce à la mobilisation et au vote de ces jeunes Canadiens. Y’a-t-il une corrélation entre la forte participation des jeunes et la campagne électorale 2.0 menée par M. Trudeau?

On pouvait douter, et j’étais de ceux-là, que M. Trudeau et son équipe parviendraient à rejoindre la jeunesse, mais ils y sont parvenus. Or, il doit veiller à cultiver l’appui de ce groupe, ce qu’il fait via les réseaux sociaux ou encore en rencontrant des figures connues de ce groupe d’âge (par exemple, la jeune actrice Emma Watson). Corrélation est un terme fort mais il y a certainement un effet d’entraînement, les Libéraux ayant su cultiver leur image bien mieux que les conservateurs.

La catégorie des gens d’affaires est très représentée aussi parmi ses abonnés. Est-ce l’électorat traditionnel du Parti libéral qui se maintient sur les plateformes numériques ?

Difficile à dire, dans la mesure où les conservateurs visaient aussi les gens d’affaires. Là où il y a peut-être un avantage pour les libéraux, c’est qu’ils parviennent mieux à occuper l’ensemble de l’espace de la Toile que ne le font les conservateurs.

Notre étude montre un hyperactivisme médiatique de la part de Justin Trudeau sur les plateformes numériques. Faut-il aujourd’hui que les politiques investissent les médias socionumériques pour exister, à l’instar d’un Donald Trump qui a court-circuité le parti républicain par ses tweets ?

Tous les partis doivent utiliser l’espace numérique à leur avantage. Un bémol cependant : cet investissement ne doit pas se faire au détriment des moyens traditionnels que sont les rencontres individuelles avec les électeurs. Trudeau en est le meilleur exemple, lui qui se déplace partout au pays pour rencontrer les gens et prendre des bains de foule (à Medicine Hat pas plus tard que la semaine dernière). La manière traditionnelle de rejoindre les électeurs a encore sa place. On verra bien ce qu’il arrivera à Trump, mais n’oublions pas que si Trump est parvenu à court-circuiter le parti républicain, sa stratégie a aussi montré ses limites…

Est-ce le signe avant-coureur d’une évolution de l’homo politicus vers plus de proximité, supposée ou réelle, avec le peuple, grâce à la prolifération des outils numériques et au détriment des corps intermédiaires?

En fait, je dirais que ce n’est pas le signe avant-coureur mais une manifestation d’un rapprochement entre l’homo politicus et les électeurs, qui a commencé avec la radio, par la suite la télévision et maintenant les médias sociaux. Cependant, la particularité des médias sociaux ou l’internet en général, c’est la dérégulation que cela permet : aujourd’hui les militants et les partisans peuvent plus facilement qu’autrefois s’exprimer dans l’espace public. Ainsi lorsqu’un homme politique parvient à regrouper ses partisans sur les médias sociaux, cela lui donne une force de frappe accrue : à l’inverse, les choses peuvent aussi se retourner contre lui, dans la mesure où d’autres ont plus facilement accès à une telle stratégie.

La politique de l’émotion, du divertissement et de l’immédiateté ne risque-t-elle pas de prendre le dessus sur la vision, les idées et le souffle nécessaires à tout projet démocratique ?

C’est un risque qui ne date pas d’hier. En revanche, ce qui est particulier aujourd’hui, c’est que les médias sociaux, tout en entraînant un élargissement du corps électoral, entraînent aussi un mode de présentation où les courts messages (tweets) se disputent sur ce nouveau marché cognitif. Les plus motivés détiennent alors un avantage sur le simple citoyen.

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Jean-François Gauthier

Entretien avec Jean-François Gauthier, président-directeur général de l’Institut de gouvernance numérique

Depuis son accession au pouvoir, il y a un an, le gouvernement de Justin Trudeau a lancé un vaste chantier de consultations numériques, plus de 84 à ce jour, en vue d’associer les citoyens aux décisions politiques. Est-ce selon vous une bonne avancée dans la gouvernance du pays ?

Certainement pas encore sur la gouvernance du pays. Le virage vers une gouvernance ouverte requiert un important changement de culture, un changement de "posture mentale" des décideurs qui s'opérera sur 5 à 10 ans. Le problème des consultations "dirigées" menées encore aujourd'hui par les gouvernements, tant fédéral que québécois, est justement qu'elles ne respectent pas, dans la vaste majorité des cas, les principes fondamentaux de la gouvernance numérique. Il en va d'un changement dans la façon dont les décisions se prennent, appuyer davantage les décisions sur les données probantes, sur l'évidence construite plutôt que sur l'opinion ou l'influence des lobbys.

L'exercice même du pouvoir doit changer. Ce qui nécessite un changement de rôle de l'État. Le gouvernement doit devenir une plateforme de collaboration avec les citoyens. De celui qui fait pour, il doit devenir celui qui fait avec. Tant que les consultations seront menées avec une approche top-down dans lesquelles les citoyens sont "utilisés" pour confirmer des décisions somme toute déjà prises, les citoyens seront toujours un peu plus cyniques et continueront de perdre confiance dans leurs institutions.

La bonne volonté du politique commence à y être, la résistance de la fonction publique est encore importante.

Des voix s’élèvent pour critiquer les procédures de consultation suivies, mettant en cause les méthodes de sélection des citoyens qui ne seraient pas fiables. Comment s’assurer que les internautes interrogés soient bien représentatifs de la population canadienne ?

On doit convier toutes les parties prenantes, de toute façon celles qui ont un intérêt à contribuer à un débat ouvert sur un sujet qui les concernent participeront. Il y a un gros enjeu d'éducation à la citoyenneté numérique.

Les gouvernements devraient contribuer par leurs actions à augmenter l'envie des citoyens de participer car beaucoup ne croient plus lorsqu'on leur dit que leur voix sera réellement entendue et que leur avis sera réellement pris en compte.

« Sur les stratégies de gouvernement ouvert, le fédéral est nettement en avance sur le Québec, bien qu'il soit encore loin des meilleurs au monde. » - Jean-François Gauthier

Prenons le cas des consultations qui ont eu lieu sur le nouveau mode de scrutin électoral que M. Trudeau veut mettre en place. La ministre des Institutions démocratiques, Maryam Monsef, a admis qu'il n'existait aucun consensus au pays sur ce sujet. Ce fait ne montre-t-il pas les limites de la gouvernance démocratique ouverte?

Absolument pas, c'est simplement une preuve qu'on ne sait pas encore comment mettre à profit le numérique pour construire des consensus. Plein de pays le font!

« Les médias sociaux donnent aux gens ordinaires un pouvoir extraordinaire » avait déclaré Sam Graham-Felsen, ex-conseiller numérique de Barack Obama. Croyez-vous que l’empowerment du citoyen lambda par l’entremise des nouvelles technologies, soit véritablement effectif face à la préemption du pouvoir par la classe politique ?

La gouvernance ouverte et numérique est un incontournable. Elle est en fait une évolution de l'administration publique. La gestion de l'information, matière première de l'économie, de la démocratie et de la culture, est un grand défi de nos administrations publiques. On doit cesser d'être obsédé par la gestion des TI et se mettre à gérer l'information.

Sur les stratégies de gouvernement ouvert, le fédéral est nettement en avance sur le Québec, bien qu'il soit encore loin des meilleurs au monde.

La prise de parole citoyenne comme le recommande l'OCDE doit être incluse dans une stratégie numérique globale qui permettra le virage vers la budgétisation basée sur les résultats. Avec les outils numériques modernes, les citoyens ont aujourd'hui les moyens de participer en évaluant à partir d'indicateurs reconnus (la banque mondiale, l'OCDE et plein d'autres), pas ceux qu'on invente ou qu'on se décide de se donner pour bien paraître, la performance des organisations publiques.

On doit mettre fin à la culture d'autoévaluation des organismes publics et accepter d'être évalués par les bénéficiaires des services.

À titre d'exemple, il suffit de consulter un site comme mypeg.ca pour constater l'écart gigantesque qui existe entre ce que fait la ville de Winnipeg et le tableau de bord des projets informatiques du gouvernement du Québec, qui tente de convaincre avec des indicateurs bien choisis et visiblement orientés, qu'il n'y a pas de problèmes avec les projets informatiques.