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Verrouiller les portes des centres jeunesse, la meilleure solution?

13/02/2016 09:58 EST | Actualisé 13/02/2016 09:59 EST

Certains parents, inquiets de voir leurs adolescents fuguer à répétition des centres jeunesse, réclament une modification de la loi afin qu'ils ne puissent plus sortir. Mais pour certains intervenants du milieu, ce serait un recul majeur. Quelques éléments de réflexion.

Un texte de Ximena Sampson

« On ne peut pas embarrer les jeunes sous prétexte que c'est dangereux dehors », s'insurge la juriste Lucie Lemonde, qui a mené le combat pour qu'on modifie la Loi sur la protection de la jeunesse, en 2006.

Avant ces modifications, les jeunes hébergés dans les centres de réadaptation étaient enfermés systématiquement. Depuis, le recours à l'encadrement intensif n'est plus la norme. Et il ne faudrait surtout pas y revenir, croit Lucie Lemonde.

« La garde fermée, ce sont des conditions très privatives de liberté, avec les portes barrées, tant la porte de la chambre que la porte de l'unité, des cours grillagées [...] ce sont vraiment des conditions qui ressemblent à des conditions carcérales », affirme Mme Lemonde, qui est professeure au Département des sciences juridiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

L'accent devrait être mis sur la réadaptation, croit-elle, plutôt que sur la punition, pour « faire en sorte que les jeunes filles soient moins vulnérables. »

« Le problème, ce ne sont pas les jeunes fugueuses. On se trouve à les punir pour un réseau de proxénétisme qui existe à l'extérieur. »

— Lucie Lemonde, professeure au Département des sciences juridiques de l'UQAM

Baliser l'encadrement intensif

L'encadrement intensif a sa raison d'être et il faut parfois y avoir recours, soutient Mme Lemonde. Cependant, cette « mesure extrême » doit être bien balisée et respecter des principes de justice fondamentale. Surtout, l'isolement et l'enfermement ne devraient jamais être utilisés comme une punition, souligne Mme Lemonde, mais seulement comme mesure thérapeutique.

« Il y a moyen d'atteindre des buts tout en respectant les droits des jeunes d'aller et venir et d'apprendre à fonctionner en société. Ce n'est pas en étant enfermé à double tour qu'on peut l'apprendre. »

— Lucie Lemonde, professeure au Département des sciences juridiques de l'UQAM

Mais si on ne peut pas empêcher les jeunes de sortir, de quelle façon peut-on s'y prendre pour empêcher les fugues? Il faut surtout leur donner envie de rester au centre jeunesse, pense Caroline Dufour, directrice des services aux jeunes pour l'organisme Dans la rue, qui accueille les jeunes fugueurs.

« Les jeunes, ce qu'ils nous disent, c'est : si les centres jeunesse pouvaient m'offrir un lieu plus agréable à vivre, je ne m'en irais pas, je n'aurais pas besoin de vivre ces expériences-là », soutient-elle.

Pour elle aussi, il est clair que fermer les portes à clé ne réglera pas le problème. « Un jeune qui veut partir va partir », croit-elle. « Plusieurs jeunes qu'on reçoit au Bunker viennent [du centre de détention] Cité-des-Prairies, ils sont capables de fuguer de cet environnement de sécurité maximale. »

Selon Mme Dufour, il faut plutôt outiller les jeunes susceptibles de fuguer, notamment en leur distribuant des cartes-ressources, qui contiennent les adresses de lieux d'hébergement et des organisations qui pourraient leur venir en aide.

« Ce qu'il faut, c'est faire en sorte qu'au moins, s'ils fuguent, qu'ils le fassent de la façon la plus responsable possible et qu'ils aillent vers les bonnes personnes. »

— Caroline Dufour, directrice des services aux jeunes pour l'organisme Dans la rue

Le centre jeunesse de Laval

Miser sur la qualité de la relation

Même si les portes sont verrouillées, les jeunes profiteront de séances à la cour ou d'un rendez-vous médical pour s'évader, croit-elle. « Ce qu'il faut faire, c'est plutôt de créer un lien avec les jeunes suffisamment fort pour qu'ils aient confiance dans les adultes qui les entourent », avance Mme Dufour. « Il faut qu'on les laisse respirer et expérimenter comme le reste des ados. »

Caroline Dufour comprend très bien les parents des jeunes fugueurs qui demandent que leurs enfants soient mieux protégés. Mais le problème de la fugue ne pourra pas se résoudre en les empêchant de sortir.

« Il y a la sécurité, mais il y a aussi le développement. Ces jeunes ont besoin de vivre des expériences pour grandir. Ils n'ont pas le choix d'aller dans une certaine prise de risque. Si on fait juste les enfermer, les jeunes peuvent ne pas démontrer qu'ils avancent, qu'ils ont compris certaines choses et qu'on peut leur faire confiance. »

« La répression, on pense que ça les protège, mais au final, ils vont être encore plus révoltés, ils vont avoir encore plus envie de partir. »

— Caroline Dufour, directrice des services aux jeunes pour l'organisme Dans la rue

À la suite d'une série de fugues d'adolescentes hébergées au centre jeunesse de Laval, la ministre déléguée à la Protection de la jeunesse, Lucie Charlebois, a annoncé mardi qu'elle voulait revoir la loi pour trouver une solution « entre l'encadrement excessif et la liberté de circulation ». Jeudi, le Centre jeunesse de Laval a annoncé qu'il verrouillerait désormais ses portes. Le débat reste ouvert.

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