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«Pour survivre, un photographe doit garder son assurance» - John Londoño (ENTREVUE)

10/11/2015 11:09 EST | Actualisé 11/11/2015 12:15 EST
John Londoño

Du 21 novembre au 12 décembre prochain, une dizaine de portraits immortalisés par John Londoño au cours des douze derniers mois s’afficheront sur les murs du Centre Phi: « le travail d’un photographe qui aime les artistes et la scène musicale », résume-t-il pour parler de cette série de visages d’artistes passés par Montréal, sur laquelle il travaille depuis huit ans. Ces Snapshot Sessions présentés dans le cadre du Festival M pour Montréal ne sont qu’un bout de la carrière de ce photographe qui vit de l’image depuis une dizaine d’années et a gagné une belle reconnaissance à Montréal et au Québec.

Échange de bons procédés

John Londoño est un photographe que l’on appelle pour faire des publicités et des couvertures de magazine. Le reste du temps, il travaille avec des artistes qui l’inspirent pour signer un portrait, du matériel de presse ou une couverture d’album. Ce sont « ses projets personnels » et Snapshot Sessions en est un aperçu. Rencontré à la fin d’un shooting à l’agence Consulat, il raconte son parcours.

« Lorsque j’ai fini mes études aux Beaux-Arts, l’attention internationale se centrait sur Montréal où surgissaient des groupes comme Arcade Fire, God Speed You! Black Emperor ou The Dears. Sans même y penser ni préméditer quoi que ce soit je suis tombé dans cette vague-là, d’abord en tant que spectateur, puis j’ai réalisé qu’il n’y avait personne pour documenter tout ça. J’ai accompagné The Horrors en Europe, ils faisaient des photos partout où ils allaient. Montréal méritait aussi d’avoir son regard-là dessus. »

Depuis, le photographe lie ses deux passions: « J’aime bien voir si la musique et le personnage peuvent transcender de la même manière. Il y a aussi l’idée de désacraliser ces figures de proues que l’on met souvent sur piédestal. (…) Je m’amuse avec un type comme Jean Leloup, il n’a pas cet ego imposant que l’on peut retrouver ailleurs, ça devient comique de le suivre dans ses extravagances sans vraiment réussir à le contrôler. Et puis il faut accepter que tu ne peux pas non plus dire à Jean Leloup quoi faire».

À Montréal, le mélomane est servi et joue l’échange: « Je regarde ce qu’il se passe sur la scène locale et je suis toujours un peu ébahi par ce que je vois. Ma collaboration avec Grimes a commencé comme ça : je suis allé au Divan Orange il n’y avait presque personne. Cette fille toute seule en train de danser derrière les claviers me faisait penser à Sinead O’Conor. Je suis allé la voir en lui disant qu’elle m’inspirait. On a fait plein de photos et plein vidéos. Je garde ce réflexe quand un groupe m’intéresse, j’offre mon aide. Faire des projets commerciaux me permet de réaliser ces projets personnels. » Les prochains se tourneront vers le hip-hop : Loud Lary Ajust, Koriass, Posterz et une longue collaboration avec Dead Obies. Curieux et solidaire, nomme cet échange de bons procédés « l’hybride parfait » entre ce qu’il peut faire de manière personnelle et commerciale. « Je n’ai pas la prétention d’être un artiste, je pense que je suis un observateur ».

Âge d’or

L’histoire du photographe arrivé au bon endroit au bon moment, manipulant le noir et blanc bien contrasté, rappelle un certain Anton Corbijn débarqué en Angleterre à la fin des années 1970, qui a fait défiler devant ses objectifs les plus grands. L’influence n’est pas loin et John Londoño le cite à plusieurs reprises pour parler de son métier et de sa passion, tout comme il cite William Klein à qui il a rendu hommage en travestissant Xavier Dolan en version féminine de Serge Gainsbourg. Les deux mentors appartiennent à la génération argentique, à celle d’Annie Leibovitz et Robert Frank, des photographes qui ont façonné l’âge d’or du genre.

« Les années 70 étaient très fortes car il y avait une certaine ouverture. Prenons Robert Frank avec les Rolling Stones et son documentaire Cocksucker Blues. On voit à quel point les artistes et leur management laissaient une liberté totale à des artistes comme lui pour les suivre, c’est la même chose pour Annie Leibovitz. Ils ne craignaient pas d’être mal interprétés ou présentés sous un mauvais jour. On voit des images des Stones consommer de la drogue, avec des filles… il y avait une liberté d’action et une légèreté d’esprit qu’on n’a plus aujourd’hui par peur d’une perte de contrôle, du scandale. Il y avait une confiance avec des photographes clés, ce n’était pas que de l’amitié mais aussi un contact plus intime et sur une longue durée. »

Si le photographe trentenaire n’a pas connu les décennies chéries, il en garde les fantasmes et confie qu’il aurait aimé croiser les versions jeunes de The Cure et Joy Division.

Être photographe en 2015

Le temps file pour les photographes, plus nombreux, assujettis aux tendances et aux nouveaux médias, à la notoriété et au show business aussi, explique John Londoño en évoquant Xavier Dolan, maintenant associé à un photographe attitré.

Quels sont les défis à relever en 2015? « L’abondance des images », répond-il sans trop masquer d’hésitation. Il s’agit de faire sa place dans un milieu saturé et l’enjeu va plus loin pour ce photographe engagé à défendre sa touche.

« J’utilise peu Photoshop, je pense avoir une esthétique plus traditionnelle. Hors avec la téléphonie mobile, il existe une influence sur la photographie : à la sortie des premières applications on nous demandait un effet filtre Hipstamatic ou Instagram. La définition même du photographe change de plus en plus : quelqu’un peut avoir un très bon œil pour composer, prendre uniquement avec son iPhone et cumuler 10 000 ou 20 000 followers sur Instagram sans nécessairement être un photographe, ayant étudié ou possédant la technique et travaillant cinq jours par semaine avec cet outil. Parfois des client choisissent des Instagrameurs pour bénéficier de toute leur visibilité, on commence aussi à choisir des mannequins en fonction de ce critère».

John Londoño appréhende le futur de son medium avec ces considérations et en dégage plusieurs problématiques. « Est-ce que notre travail sera toujours considéré? La qualité peut-elle encore primer sur l’influence et la popularité? Est-ce que les photographes vont devoir trouver des stratégies d’influence pour être des vedettes de l’image? Les enjeux sont nouveaux c’est sûr et certain. Pour survivre un photographe doit pouvoir garder son assurance». Ses rêves et défis à venir: propulser une carrière internationale et photographier Chloë Sevigny: « Elle m’a toujours fasciné. J’ai parlé comme ça en nommant Charlotte Gainsbourg et ça s’est réalisé alors j’y crois. »

Snapshot Sessions, du samedi 21 novembre au samedi 12 décembre 2015 au Centre Phi (Montréal). Entrée libre.

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